Dialogue imaginaire entre George Berkeley et André Moreau
Par Nicolas Lehoux
Lieu: Un jardin philosophique hors du temps
Acte I: L’accord initial
Berkeley – Monsieur Moreau, j’ai lu vos écrits avec grand intérêt. Nous partageons, semble-t-il, une conviction fondamentale : la matière n’existe pas. Les choses sensibles sont des idées dans l’esprit.
Moreau – En effet, évêque Berkeley. Vous avez établi depuis fort longtemps que le monde n’existe que dans et par une conscience. Votre formule esse est percipi demeure lumineuse: être, c’est être perçu.
Berkeley – Précisément. Lorsque je dis que cette table existe, je veux dire que je la vois et la touche — ou que quelque autre esprit la perçoit. L’existence absolue, indépendante de toute perception, est parfaitement inintelligible.
Moreau – Sur ce point, nous sommes d’accord. Le phénomène est une représentation, ne l’oublions pas. Rien n’existe en dehors de l’esprit.
Acte II: La divergence — Qui crée le monde?
Berkeley – Mais dites-moi, monsieur Moreau: si les choses sensibles sont des idées, qui les produit? Car je ne puis faire que le feu que je sens ne me brule pas. Ces idées me sont imposées — je les reçois passivement. Elles ne dépendent pas de ma volonté.
Moreau – Ah, voilà où nos chemins divergent. Vous affirmez que ces idées sont données par Dieu, que Dieu sculpte le monde dans nos sensations. Mais je vous réponds: tout est produit par le mental et ce que nous croyons voir autour de nous est notre propre mental.
Berkeley (fronçant les sourcils) – Vous voulez dire que vous créez le feu qui vous brule? Que vous constituez le soleil qui vous éclaire? Cela me semble absurde. Si tel était le cas, pourquoi ne cessez-vous pas simplement de créer la douleur?
Moreau – Parce que nos pensées opèrent à des niveaux dont nous ne sommes pas toujours conscients. Nous vivons parmi nos pensées. Ce qui nous arrive en porte la marque. Le monde reflète nos intentions, même celles que nous ignorons. Ce pouvoir explosif de la pensée est à l’origine de la constitution de la réalité.
Berkeley – Mais alors, monsieur, vous supprimez la distinction entre Dieu et l’homme! Vous faites de l’homme un créateur absolu, alors que seul Dieu possède ce pouvoir. L’homme est une créature, un esprit fini qui reçoit passivement les idées que Dieu lui donne.
Moreau (souriant) – Précisément. C’est là que je radicalise votre intuition. Nous intégrons progressivement l’évidence que nous sommes Dieu. Le destin fondamental de l’homme est de reconnaitre qu’il est Dieu.
Acte III : Le statut de Dieu
Berkeley (visiblement troublé) – Blasphème ! Vous confondez le Créateur avec la créature. Dieu est l’Esprit infini qui maintient le monde en existence par sa perception continue. Nous, esprits finis, dépendons entièrement de Lui. Le monde existe indépendamment de nos esprits finis, mais pas de l’Esprit divin.
Moreau – Votre Dieu, est encore extérieur à l’homme. Vous maintenez une dualité : Dieu d’un côté, l’homme de l’autre. Mais cette dualité est une illusion du mental. Une des caractéristiques du mental est de nous faire considérer le monde comme s’il était extérieur à nous, alors qu’en réalité il est immanent à la pensée qui le conçoit. Il en va de même pour Dieu : ce que vous appelez «Dieu» n’est pas séparé de vous — c’est votre propre être absolu.
Berkeley – Mais si chaque homme est Dieu, pourquoi y a-t-il tant de souffrance, d’ignorance, de mal dans le monde? Un Dieu véritable ne permettrait pas cela.
Moreau – Toutes les souffrances qui accablent le mental aux prises avec ses limites sont dues à une étroitesse du champ de la conscience. Lorsque je comprends que la matière n’existe pas, toute ma vie personnelle, ma vie psychique, ma spiritualité, mon être sont engagés dans un mouvement qui m’oblige à me centrer. La souffrance provient de l’ignorance de notre identité divine. En la reconnaissant, nous nous libérons.
Acte IV : L’objectivité du monde
Berkeley – Mais si chaque homme constitue son propre monde par sa pensée, comment expliquez-vous que nous percevions le même monde? Lorsque vous et moi regardons cette table, nous voyons la même table. Chez moi, cela s’explique: Dieu maintient cette table en existence, et nous la percevons tous deux dans l’esprit divin. Mais chez vous ?
Moreau – Excellente question, évêque. Voici ma réponse: il n’y a qu’une seule conscience qui se manifeste à travers des points de vue apparemment multiples. Ce que vous appelez «vous» et ce que j’appelle «moi» sont des expressions différentes du même absolu. Nous ne sommes pas des esprits séparés — nous sommes un seul esprit qui se rêve multiple.
Berkeley (secouant la tête) – Vous tombez dans le solipsisme, ou pire, dans un monisme panthéiste qui dissout toute distinction réelle entre les êtres. Moi, je maintiens la pluralité des esprits : Dieu, vous, moi, autrui — nous sommes des substances spirituelles distinctes.
Moreau – Ce que vous appelez «solipsisme» n’est qu’une étape transitoire. Lorsque l’individu comprend qu’il est l’absolu, il ne nie pas autrui — il reconnait autrui comme une autre expression de lui-même. C’est ce que j’appelle la globalindividuation: l’expansion de la conscience individuelle jusqu’à embrasser la totalité. En d’autres mots, l’épanouissement total de l’individu.
Acte V: La finalité de l’immatérialisme
Berkeley – Permettez-moi une dernière question, monsieur Moreau. Pourquoi avez-vous développé votre philosophie? Quel est son but? Pour ma part, j’ai écrit les «Principles» pour combattre le scepticisme et l’athéisme. En montrant que esse est percipi, je dissous les doutes sur la réalité du monde extérieur et je prouve l’existence de Dieu.
Moreau – Votre but était épistémologique — clarifier la connaissance. Le mien est existentiel — transformer l’être. L’immatérialisme nous permet d’échapper aux atavismes du passé et se présente comme un gage de jeunesse de l’être. Il ne s’agit pas simplement de comprendre que la matière n’existe pas, mais de vivre cette vérité jusqu’à transformer le corps, le système nerveux, les émotions.
Berkeley – Transformer le corps? Mais le corps lui-même est une collection d’idées sensibles! Comment une vérité métaphysique pourrait-elle modifier le corps?
Moreau – Précisément parce que le corps est une idée, une représentation constituée par la conscience. En modifiant la conscience, on modifie le corps. Cette transformation de la vie à la lumière de la dématérialisation implique une compensation immédiate aussi spectaculaire que celle qu’entraine le passage de l’avoir à l’être, car il s’agit bien ici d’acquérir une compréhension globale de l’être qui modifie non seulement la vie mais le système nerveux.
Berkeley (perplexe) – Vous parlez comme un mystique, monsieur Moreau. Moi, je suis un philosophe et un évêque. Je cherche la vérité rationnelle et la gloire de Dieu.
Moreau – Et moi, évêque, je cherche la divinisation de l’homme. Votre immatérialisme était une graine. J’en ai fait un arbre dont les fruits sont l’immortalité, la joie, et la reconnaissance de notre identité divine.
Épilogue : Le désaccord respectueux
Berkeley (se levant) – Monsieur Moreau, nous partageons le rejet de la matière, mais nos chemins divergent radicalement. Vous faites de l’homme un dieu; je maintiens l’homme comme créature dépendante du Dieu véritable. Vous dissolvez la distinction entre Créateur et créature; je la préserve jalousement. Vous transformez l’immatérialisme en une métaphysique de la puissance créatrice; je le maintiens comme une théorie de la connaissance au service de la théologie.
Moreau (souriant) – Et pourtant, évêque, sans votre esse est percipi, il m’aurait été plus difficile de développer ma philosophie. Vous avez ouvert la porte; j’ai simplement franchi le seuil que vous n’osiez pas franchir. Vous avez montré que le monde est dans l’esprit; j’ai montré que l’esprit est Dieu.
Berkeley – Peut-être avez-vous franchi un seuil, monsieur Moreau. Mais je crains que ce ne soit celui de l’hérésie.
Moreau – Et je crains, évêque, que votre humilité théologique ne soit qu’une timidité métaphysique. Mais qu’importe — nous avons tous deux combattu la matière. C’est déjà beaucoup.
Berkeley (tendant la main) – Sur ce point, au moins, nous sommes frères.
Moreau (serrant la main) – Frères, ou plutôt: deux expressions du même absolu qui se reconnaissent l’une l’autre.
Berkeley (soupirant) – Décidément, monsieur Moreau, vous ne changerez pas.
Moreau – Ni vous, évêque. Ni vous.
[Fin du dialogue]
Références
BERKELEY, George. Œuvres, I. Sous la direction de Geneviève Brykman. Paris, Presses Universitaires de France, 1985.
BERKELEY, George. Œuvres, II. Sous la direction de Geneviève Brykman. Paris, Presses Universitaires de France, 1987.
BERKELEY, George. Principes de la connaissance humaine. Paris, Flammarion, 1991.
MOREAU, André. La fondation de l’Immatérialisme, la méthodologie des structures dans l’immatérialisme de Berkeley, essai sur la fluidité organique d’un système. Thèse postdoctorale de 1969, présentée à l’université de Paris, 1969, Montréal, Éditions Vox Populi, 2013.
MOREAU, André. Grand traité sur l’immatérialisme. Tome 1 : La matière n’existe pas. Québec, André Moreau et compagnie, 1989.










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