Le soleil déclinait sur les collines, tout près d’un campus hors du temps. George Berkeley, après sa rencontre matinale avec André Moreau, était rentré chez lui l’esprit troublé. Les paroles du philosophe jovialiste résonnaient dans sa tête comme un écho obsédant. Toute la journée, il avait tenté de reprendre ses travaux habituels, mais en vain. Le soir venu, il s’était mis à relire ses propres Principes et ses Trois Dialogues, cherchant à se rassurer. Mais plus il lisait, plus l’inquiétude grandissait. Vers minuit, une pensée terrible le frappa comme la foudre : si le Moi se construit, s’il devient, s’il se transforme perpétuellement comme le suggérait Moreau, que reste-t-il de la substance spirituelle permanente ? Et sans cette permanence, comment garantir l’immortalité de l’âme ? Berkeley passa la nuit à arpenter sa bibliothèque, les yeux rougis, le front brulant. À l’aube, épuisé mais déterminé, il se précipita à la rencontre de Moreau qu’il savait près de lieu de leur rencontre la journée précédente.
Nicolas Lehoux
Université du Québec à Montréal (Canada)
Berkeley (rattrapant anxieusement Moreau) — Monsieur Moreau ! Monsieur Moreau ! Il faut que je vous parle immédiatement !
Moreau (se retournant, un sourire amusé aux lèvres) — Cher Berkeley ! Quelle surprise matinale ! Vous avez l’air d’avoir passé la nuit à combattre des démons métaphysiques. Asseyez-vous donc à cette table avec moi.
Berkeley (s’approchant précipitamment, les traits tirés) — Des démons, oui ! Vos démons, Monsieur ! Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Votre système… votre « déberkeleyisation » … elle détruit tout ce que j’ai construit !
Moreau (versant du thé avec calme) — Asseyez-vous, mon ami. Prenez ce thé. Et dites-moi précisément ce qui vous tourmente ainsi.
Berkeley (s’asseyant nerveusement, refusant le thé d’un geste) — C’est le Moi, Monsieur Moreau ! Le Moi ! Vous parlez d’un Moi qui « devient », qui se transforme, qui « devient Dieu ». Mais dans mes Principes, j’ai établi avec la plus grande clarté que l’esprit est une substance active, permanente, distincte des idées passives qu’il perçoit !
Moreau (l’observant tranquillement en sourirant) — Je connais bien ce passage. Vous distinguez les idées, qui sont inertes et perçues, des notions, qui concernent les esprits actifs.
Berkeley — Exactement ! Et cette distinction est fondamentale ! Sans elle, tout s’effondre ! Si le Moi n’est qu’un flux, une construction, un processus comme vous semblez le suggérer, alors nous tombons dans l’erreur de Locke, ou pire, dans le scepticisme de Hume qui dissout l’identité personnelle en un simple faisceau de perceptions !
Moreau (souriant doucement) — Ah, je vois. Vous craignez que je transforme votre substance spirituelle en flux héraclitéen. Mais dites-moi, Berkeley, quand vous affirmez que l’esprit est une substance, que voulez-vous dire exactement ?
Berkeley (avec véhémence) — Je veux dire qu’il existe un support permanent des perceptions, un sujet identique à lui-même qui demeure à travers le temps ! C’est ce qui garantit que le Berkeley d’hier est le même que le Berkeley d’aujourd’hui, et que ce même Berkeley existera demain, et après la mort du corps !
Moreau — L’immortalité de l’âme. Voilà donc le vrai enjeu de votre nuit blanche.
Berkeley (se levant brusquement) — Bien sûr que c’est l’enjeu ! Toute ma philosophie vise à établir la certitude de l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme ! Si vous dissolvez le Moi en processus, vous détruisez cette certitude !
Moreau (toujours calme) — Asseyez-vous, mon ami. Respirez. Vous vous emportez contre un fantôme. Je ne dissous rien du tout. Au contraire, je renforce votre intuition fondamentale.
Berkeley (se rasseyant, méfiant) — Comment cela ? Expliquez-vous clairement, je vous prie.
Moreau — Volontiers. Mais d’abord, permettez-moi une question : dans votre système, qu’est-ce qui constitue l’identité du Moi ? Qu’est-ce qui fait que vous êtes vous ?
Berkeley — C’est… c’est la conscience de soi, la réflexion par laquelle l’esprit se saisit lui-même comme sujet pensant et percevant.
Moreau — Excellent. Et cette conscience de soi, est-elle statique ou dynamique ?
Berkeley (hésitant) — Eh bien… elle est… elle accompagne toutes mes perceptions, tous mes actes de volonté…
Moreau — Donc elle est active, n’est-ce pas ? Elle n’est pas une chose inerte posée là comme un caillou. Elle est un acte perpétuel de se saisir soi-même.[1]
Berkeley — Oui, mais cet acte suppose un agent permanent qui l’accomplit !
Moreau (se penchant en avant) — Voilà précisément où je veux en venir. Vous postulez un agent derrière l’acte. Mais n’est-ce pas là réintroduire exactement ce que vous avez critiqué chez les matérialistes ? Un substrat invisible, inconnaissable, qui « supporte » les qualités ?[2]
Berkeley (choqué) — Comment osez-vous ! Ce n’est pas du tout la même chose ! La substance matérielle est une chimère parce qu’elle prétend exister en dehors de toute perception. Mais l’esprit, je le connais directement par notion !
Moreau — Ah ! Vous le connaissez par notion, dites-vous. Mais qu’est-ce qu’une notion, selon vous ?
Berkeley — Une notion est… c’est la connaissance que l’esprit a de lui-même et des autres esprits, distincte de la connaissance par idées.
Moreau — Très bien. Donc vous admettez que nous n’avons pas d’idée de l’esprit, puisque l’esprit n’est pas un objet passif de perception. Nous en avons une notion. Mais alors, cette notion, comment se forme-t-elle ?
Berkeley (irrité) — Elle ne se « forme » pas ! Elle est immédiate ! Je me connais moi-même directement !
Moreau (souriant) — Immédiate, certes. Mais statique ou dynamique ? Quand vous dites « je me connais », n’est-ce pas un acte de connaissance ? Et cet acte, ne se renouvelle-t-il pas à chaque instant ?[3]
Berkeley (troublé) — Si… mais…
Moreau — Alors voici ce que je vous propose : le Moi n’est pas une chose qui accomplit des actes. Le Moi est l’acte lui-même. L’identité personnelle n’est pas un substrat caché, c’est la continuité dynamique de l’acte de se poser soi-même.[4]
Berkeley (se levant à nouveau, agité) — Mais alors, qu’est-ce qui garantit la permanence ? Si le Moi n’est qu’un acte qui se renouvelle, le Berkeley de maintenant n’est pas le même que le Berkeley d’il y a un instant !
Moreau (calmement) — Vous confondez identité et immobilité. Dites-moi, Berkeley : êtes-vous exactement le même qu’à vingt ans ?
Berkeley — Bien sûr que non ! Mon corps a changé, mes idées se sont développées…
Moreau — Et pourtant, vous affirmez être le même Berkeley. Comment est-ce possible ?
Berkeley — Parce qu’il y a une continuité de conscience, une mémoire qui relie tous ces moments…
Moreau — Exactement ! Une continuité dynamique ! Vous venez de décrire précisément ce que j’appelle le Moi comme processus. Ce n’est pas un flux chaotique à la Hume, c’est une synthèse active qui se maintient elle-même à travers le temps.[5]
Berkeley (se rasseyant lentement) — Je… je vois où vous voulez en venir. Mais cela ne résout pas mon problème fondamental. Si le Moi est un processus, qu’arrive-t-il à la mort ? Le processus s’arrête, et tout disparait !
Moreau (avec douceur) — Ah, nous touchons enfin au cœur de votre angoisse nocturne. L’immortalité de l’âme. Mais dites-moi : dans votre système actuel, comment prouvez-vous cette immortalité ?
Berkeley — Par le fait que l’esprit est une substance simple, indivisible, donc incorruptible. Ce qui est simple ne peut se décomposer, donc ne peut mourir.
Moreau — Un argument classique, emprunté à Platon et aux scolastiques. Mais permettez-moi de vous montrer qu’il est plus faible que ce que je vous propose.
Berkeley (indigné) — Plus faible ? Mon argument est parfaitement rigoureux !
Moreau (levant la main apaisante) — Écoutez-moi d’abord. Votre argument repose sur une analogie avec les corps matériels : ce qui est composé se décompose, donc ce qui est simple persiste. Mais n’est-ce pas là raisonner encore selon les catégories du matérialisme ?[6]
Berkeley — Absolument pas ! Je…
Moreau — Laissez-moi finir. Vous dites : l’esprit est simple, donc il ne peut se diviser. Mais la mort n’est pas nécessairement une division. Elle pourrait être une cessation d’activité. Votre argument ne prouve pas que l’esprit doit continuer à agir après la mort du corps.[7]
Berkeley (pâlissant) — Vous… vous suggérez que l’âme pourrait simplement cesser d’exister ?
Moreau — Non, non ! Je montre seulement que votre argument classique a cette faiblesse. Mais mon approche, elle, n’a pas ce problème.
Berkeley (anxieux) — Expliquez-vous, de grâce !
Moreau — Voici : si le Moi est l’acte de se poser soi-même, alors tant que cet acte s’accomplit, le Moi existe. La question n’est plus « est-ce qu’une substance persiste ? » mais « est-ce que l’acte de conscience peut cesser ? ».
Berkeley — Et alors ? Il pourrait cesser !
Moreau (souriant) — Pourrait-il vraiment ? Réfléchissez : pour que l’acte de conscience cesse, il faudrait que la conscience cesse de se saisir elle-même. Mais comment une conscience pourrait-elle être consciente de sa propre cessation ? C’est une contradiction dans les termes.[8]
Berkeley (intrigué malgré lui) — C’est… c’est un argument intéressant. Mais il ne prouve pas l’immortalité, seulement qu’on ne peut concevoir sa propre mort.
Moreau — Précisément ! Et n’est-ce pas là une preuve plus forte que votre argument par la simplicité ? Vous ne pouvez même pas concevoir la cessation de votre conscience, parce que toute conception est un acte de conscience.[9]
Berkeley (pensif) — Je dois admettre que c’est… troublant. Mais attendez. Vous disiez que le Moi « devient Dieu ». Cela implique un changement. Et si le Moi change, comment garantir qu’il reste le même Moi ?
Moreau — Excellente question ! Vous touchez ici à ce que j’appelle l’absolu-(relatif). Le Moi est à la fois absolu et relatif : absolu dans son acte de se poser, relatif dans ses contenus.[10]
Berkeley — Absolu-(relatif) ? Encore un de vos néologismes barbares !
Moreau (riant) — Peut-être ! Mais écoutez : quand vous dites « je pense », le je est absolu (c’est toujours le même sujet), mais le pense est relatif (le contenu change). L’identité personnelle est cette synthèse de l’absolu et du relatif.[11]
Berkeley — Je vois… Vous distinguez le sujet formel de ses contenus variables. Mais cela ne revient-il pas à ma distinction entre l’esprit et ses idées ?
Moreau — Presque ! Mais avec une différence cruciale : je ne fais pas du sujet une substance séparée. Le sujet est l’acte de synthèse lui-même. Il n’y a pas d’agent derrière l’acte, l’agent est l’acte.
Berkeley (se frottant les tempes) — Vous me donnez le vertige, Monsieur Moreau. Mais je ne suis pas encore convaincu. Vous parlez d’un acte qui se maintient lui-même, mais qu’est-ce qui garantit cette continuité ? Dans mon système, c’est Dieu qui maintient les idées dans l’existence. Qu’est-ce qui maintient le Moi dans le vôtre ?
Moreau — Ah ! Voilà une question magnifique ! Et c’est ici que votre propre intuition fondamentale revient en force. Rappelez-vous ce que vous avez écrit : esse est percipi pour les idées, mais pour les esprits, esse est percipere — être, c’est percevoir.
Berkeley — Oui, et alors ?
Moreau — Alors, l’existence de l’esprit est son activité même ! Vous l’avez déjà dit vous-même ! L’esprit n’a pas besoin d’un support extérieur pour exister, parce que son existence consiste dans son acte de percevoir et de vouloir.
Berkeley (lentement) — Je… j’ai effectivement écrit cela. Mais je pensais à un agent permanent qui accomplit ces actes…
Moreau — Et moi je vous dis : l’agent est l’acte ! Vous avez eu l’intuition juste, mais vous l’avez bridée par peur. Vous avez craint d’aller jusqu’au bout de votre propre logique. L’immatérialisme libère l’esprit de tout substrat, même spirituel ![12]
Berkeley (troublé) — Mais alors… si l’esprit est pur acte, comment expliquer la mémoire ? Comment puis-je me souvenir de mon enfance si je ne suis qu’un acte présent ?
Moreau — Excellente objection ! La mémoire n’est pas un dépôt d’images dans une substance-réservoir. La mémoire est un acte de re-présentation, de reconstruction active du passé dans le présent. Quand vous vous souvenez, vous ne consultez pas des archives mortes, vous recréez activement votre passé.[13]
Berkeley — Recréer ? Mais alors, comment savoir si mes souvenirs sont fidèles ?
Moreau — Parce que cette recréation n’est pas arbitraire ! Elle est guidée par la cohérence de votre identité narrative. Le Moi se construit en maintenant une cohérence entre passé, présent et futur. C’est cette cohérence dynamique qui constitue l’identité personnelle.[14]
Berkeley (se levant, marchant de long en large) — Je commence à voir… Mais attendez. Vous disiez que le Moi « devient Dieu ». Cela m’effraie toujours profondément. N’est-ce pas du blasphème ?
Moreau (avec sérieux) — Écoutez-moi bien, Berkeley. Quand je dis que l’acte de devenir Dieu est ce que j’appelle être, je ne dis pas que l’homme remplace Dieu. Je dis que l’homme participe à l’acte divin de création.[15]
Berkeley — Participer ? Comment cela ?
Moreau — Vous avez vous-même écrit que les idées sont imprimées sur nos sens par Dieu. Mais vous avez aussi dit que l’esprit est actif, qu’il combine, qu’il compare, qu’il juge. N’est-ce pas là une forme de création ?
Berkeley — Si, mais une création secondaire, dépendante de Dieu !
Moreau — Exactement ! Et c’est précisément ce que je veux dire par « devenir Dieu ». Non pas être Dieu dans son absoluité, mais tendre vers l’absolu, participer à l’acte créateur. La différence est grande : Dieu comme créateur du ciel et de la terre d’une part, et Dieu dans l’acte de se donner Dieu à soi-même d’autre part ![16]
Berkeley (s’arrêtant) — Se donner Dieu à soi-même… Vous voulez dire que chaque conscience participe à la conscience divine ?
Moreau — Oui ! Et n’est-ce pas là votre propre panenthéisme ? Vous avez écrit que nous sommes en Dieu, que nous nous mouvons en Lui. Je ne fais que pousser cette intuition jusqu’à sa conclusion logique.
Berkeley (se rasseyant, épuisé) — Vous êtes diaboliquement habile, Monsieur Moreau. Vous utilisez mes propres arguments contre moi.
Moreau (souriant) — Non, mon ami. Je les utilise pour vous. Pour vous libérer de vos propres chaines. Mais revenons à votre angoisse nocturne : l’immortalité. Comprenez-vous maintenant pourquoi mon approche la garantit mieux que la vôtre ?
Berkeley — Je… je crois commencer à comprendre. Si le Moi est l’acte de se poser soi-même, et si cet acte participe à l’acte divin…
Moreau — Alors il ne peut cesser ! Parce que l’acte divin ne cesse jamais. Votre erreur était de penser l’immortalité comme la persistance d’une substance. Mais l’immortalité, c’est la participation à l’éternité de l’acte créateur.[17]
Berkeley (les larmes aux yeux) — C’est… c’est magnifique. Mais dites-moi : que devient alors la mort du corps ? Comment l’expliquer ?
Moreau — La mort du corps n’est qu’une transformation de la perception, pas une annihilation de la conscience. Vous l’avez vous-même suggéré dans vos écrits : si esse est percipi, alors ce que nous appelons « mort » n’est qu’un changement dans l’ordre des perceptions.[18]
Berkeley — Oui, j’y ai pensé, mais je n’ai jamais osé le développer pleinement…
Moreau — Parce que vous craigniez l’accusation d’hérésie ! Mais votre système le permet parfaitement. L’acquisition d’un vécu immatérialiste transforme littéralement notre conception de la mort mais aussi la façon dont nous mourons.[19]
Berkeley (essuyant ses yeux) — Vous me montrez mon propre système sous un jour que je n’avais jamais osé envisager. Mais j’ai encore une objection. Si le Moi se transforme perpétuellement, s’il « devient », comment puis-je être responsable de mes actes passés ? La responsabilité morale ne suppose-t-elle pas une identité stable ?
Moreau — Au contraire ! La responsabilité suppose une continuité dynamique, pas une identité figée. Vous êtes responsable de vos actes passés précisément parce que vous les assumez dans votre synthèse présente. La liberté de l’homme consiste à admettre l’absolu. En l’absolu, l’homme est responsable vis-à-vis lui-même.[20]
Berkeley — Responsable vis-à-vis lui-même… Mais qu’en est-il de la responsabilité devant Dieu ?
Moreau — Elle demeure ! Mais transformée. Vous n’êtes plus un serviteur passif qui attend le jugement d’un maitre extérieur. Vous êtes un cocréateur qui participe activement à l’ordre divin. Votre responsabilité est d’autant plus grande que vous êtes libre.
Berkeley (pensif) — Je vois… Vous ne supprimez pas Dieu, vous le relocalisez. Il n’est plus seulement transcendant, Il est aussi immanent à chaque acte de conscience.
Moreau — Exactement ! L’infini est central partout ! Nous opérons à partir de ce centre-là, ici ! Votre panenthéisme était déjà sur la bonne voie, mais vous n’osiez pas aller jusqu’au bout.[21]
Berkeley (se levant, s’éloignant un peu de la table) — Vous savez, Monsieur Moreau, quand je suis arrivé ce matin, j’étais prêt à vous dénoncer comme hérétique. Mais maintenant…
Moreau (le rejoignant) — Maintenant ?
Berkeley — Maintenant, je me demande si ce n’est pas moi qui ai été trop timide. Trop prisonnier des conventions théologiques de mon époque. Vous me montrez que mon système peut être plus fort, plus cohérent que je ne l’avais imaginé.
Moreau — C’est exactement ce que j’appelle « déberkeleyiser » l’immatérialisme. Non pas le trahir, mais le libérer de ses limitations historiques. Vous avez posé les fondations, mais vous n’avez pas construit l’édifice complet.[22]
Berkeley (se retournant) — Mais dites-moi franchement : dans votre système, le Moi est-il vraiment immortel ? Ou n’est-ce qu’une transformation perpétuelle qui finit par dissoudre l’identité ?
Moreau (avec gravité) — Le Moi est immortel précisément parce qu’il se transforme. L’immortalité n’est pas la pétrification, c’est la vie éternelle. Et la vie, c’est le mouvement, la création, la transformation. Un Moi figé serait un Moi mort.[23]
Berkeley — La vie éternelle comme transformation perpétuelle… C’est une idée vertigineuse.
Moreau — Mais n’est-ce pas plus conforme à l’expérience ? Regardez votre propre vie : vous avez changé, évolué, muri. Et pourtant, vous êtes resté vous-même. Cette continuité dans le changement, c’est précisément ce que je décris.
Berkeley (souriant faiblement) — Vous avez réponse à tout, n’est-ce pas ?
Moreau (riant) — Non ! J’ai simplement poussé vos réponses jusqu’à leurs conclusions logiques. Tout ce que je vous ai dit était déjà en germe dans vos Principes et vos Trois dialogues. Vous aviez la semence, je vous montre l’arbre.
Berkeley — Mais alors, pourquoi n’ai-je pas vu cela moi-même ?
Moreau — Parce que vous étiez prisonnier de votre époque, de vos controverses avec les athées et les sceptiques. Vous avez passé votre vie à défendre votre système au lieu de l’explorer. La défense rend rigide, l’exploration rend libre.
Berkeley (s’asseyant à nouveau) — Vous avez raison. J’ai été trop occupé à combattre les matérialistes pour voir toutes les richesses de mon propre système. Mais dites-moi encore une chose : si le Moi est cet acte dynamique que vous décrivez, comment expliquer les différences entre les individus ? Pourquoi suis-je Berkeley et non Moreau ?
Moreau — Excellente question ! Parce que chaque Moi est une synthèse unique d’expériences, de perceptions, de volitions. Votre histoire personnelle, vos choix, vos engagements constituent votre identité singulière. L’immatérialisme est un individualisme social d’ordre métaphysique parce qu’il prône l’autonomie des personnes en même temps que leur coexistence sur un plan intersubjectif.[24]
Berkeley — Individualisme social… Vous voulez dire que les Moi sont à la fois autonomes et reliés ?
Moreau — Précisément ! C’est ce que j’appelle le tiers-monde : l’espace intersubjectif où les consciences se rencontrent et se coordonnent. Vous n’êtes pas un Moi isolé, vous êtes un Moi en relation avec d’autres Moi, tous participant au même ordre divin.[25]
Berkeley (pensif) — Le tiers-monde… Cela résoudrait mon problème de la preuve de l’existence d’autres esprits. Dans mes Principes, j’ai dû recourir à l’analogie et au langage, mais c’était peu satisfaisant.
Moreau — Exactement ! Le tiers-monde n’est pas un royaume platonicien d’essences éternelles, c’est l’ensemble des connexions qui peuvent s’établir par la multiplicité de leur coordination. C’est dynamique, vivant, en perpétuelle construction.
Berkeley (se levant, énergisé malgré sa fatigue) — Monsieur Moreau, vous m’avez donné beaucoup à penser. Ma nuit blanche n’aura pas été vaine. Mais j’ai besoin de temps pour digérer tout cela.
Moreau (se levant aussi) — Prenez tout le temps nécessaire, mon ami. La philosophie n’est pas une course. Mais permettez-moi une dernière remarque : votre angoisse nocturne concernant l’immortalité de l’âme révèle quelque chose de profond.
Berkeley — Quoi donc ?
Moreau — Que vous aviez besoin de cette crise pour avancer. Votre système était devenu trop confortable, trop défensif. Cette nuit d’angoisse vous a forcé à questionner vos propres fondements. Et c’est précisément dans ce questionnement que réside la véritable philosophie.
Berkeley (ému) — Vous avez peut-être raison. J’ai passé tant d’années à défendre mes positions que j’ai oublié l’audace de ma jeunesse, quand j’ai osé nier la matière à vingt-cinq ans.
Moreau — Cette audace n’est pas morte, Berkeley. Elle sommeillait simplement. Et votre nuit blanche l’a réveillée. Maintenant, laissez-moi vous poser une dernière question : qu’est-ce qui vous effrayait vraiment dans l’idée d’un Moi dynamique ?
Berkeley (après un long silence) — La… la dissolution. L’idée de perdre mon identité, de me dissoudre dans un flux impersonnel. De n’être plus moi.
Moreau (avec douceur) — Et maintenant ? Après notre conversation ?
Berkeley (lentement) — Maintenant… je commence à voir que la transformation n’est pas la dissolution. Que devenir n’est pas cesser d’être. Que l’identité peut être dynamique sans être évanescente.[26]
Moreau — Voilà ! Vous venez de comprendre l’essentiel. Le Moi n’est pas une chose qui persiste malgré le changement, c’est un acte qui se maintient par le changement. Chaque transformation vous enrichit, vous approfondit, vous fait devenir plus pleinement vous-même.[27]
Berkeley — Mais alors, à la mort, que se passe-t-il ? Le Moi continue à se transformer ?
Moreau — Pourquoi pas ? Vous avez vous-même écrit que l’esprit est actif, créateur. Pourquoi cette activité cesserait-elle simplement parce que le corps se décompose ? Le corps n’était qu’un ensemble d’idées dans votre système, pas la condition de l’esprit.
Berkeley (les yeux brillants) — Vous avez raison ! Dans mes Principes, j’ai établi que le corps n’est qu’une collection d’idées perçues. L’esprit ne dépend pas du corps pour exister, puisque c’est l’esprit qui perçoit le corps !
Moreau — Exactement ! Alors pourquoi la cessation de ces idées particulières (le corps) entrainerait-elle la cessation de l’esprit percevant ? C’est illogique dans votre propre système.
Berkeley (excité) — Oui ! Et si l’esprit continue à percevoir après la mort du corps, il continue à être, puisque esse est percipere pour les esprits !
Moreau (souriant largement) — Vous voyez ? Vous venez de prouver l’immortalité de l’âme d’une manière bien plus solide que votre argument par la simplicité de la substance. Et vous l’avez fait en acceptant le caractère dynamique du Moi.[28]
Berkeley (marchant de long en large, animé) — C’est extraordinaire ! Mon système contenait déjà cette preuve, mais je ne la voyais pas parce que j’étais obsédé par l’idée de substance permanente. En libérant le Moi de cette catégorie matérialiste, je le rends en fait plus immortel, pas moins !
Moreau — Voilà ce que j’appelle « déberkeleyiser » l’immatérialisme. Non pas le détruire, mais le purifier de ses dernières scories matérialistes. Vous aviez éliminé la substance matérielle, mais vous conserviez encore la catégorie de substance pour l’esprit. Je vous propose de l’éliminer aussi.[29]
Berkeley (s’arrêtant brusquement) — Mais alors, qu’est-ce que l’esprit, si ce n’est pas une substance ?
Moreau — L’esprit est acte pur. Activité, créativité, liberté. Il n’est pas une chose qui agit, il est l’action elle-même. Et cette action, parce qu’elle est consciente d’elle-même, ne peut cesser sans se contredire.[30]
Berkeley (s’asseyant, épuisé mais radieux) — Acte pur… Comme l’actus purus de la scolastique, mais appliqué à chaque esprit fini…
Moreau — Oui ! Chaque esprit fini est une participation à l’acte pur divin. Vous n’êtes pas une copie statique de Dieu, vous êtes un reflet dynamique, un cocréateur qui participe à l’œuvre divine.[31]
Berkeley — Pour vous, l’idée n’est le signe de Dieu que si l’homme est le reflet de Dieu…
Moreau (ravi) — Ah ! Vous citez mes propres mots ! Oui, exactement ! Votre système fait de l’homme le reflet de Dieu, mais aussi le façonneur de sa propre réalité. Les deux ne sont pas contradictoires, ils sont complémentaires.
Berkeley (pensif) — Je commence à comprendre pourquoi vous dites que l’acte de devenir Dieu est ce que vous appelez être. Ce n’est pas du blasphème, c’est la reconnaissance que l’existence humaine est une participation à l’existence divine.[32]
Moreau — Précisément ! Et cette participation n’est pas passive, elle est active. Vous ne recevez pas simplement l’être de Dieu comme un don inerte, vous le cocréez par votre activité consciente.
Berkeley (se levant) — Le soleil se lève, Monsieur Moreau. J’ai passé la nuit la plus angoissante de ma vie, suivie de l’aube la plus lumineuse.
Moreau (le rejoignant) — La nuit obscure de l’âme précède toujours l’illumination. Votre angoisse était nécessaire. Elle vous a forcé à questionner ce que vous teniez pour acquis.
Berkeley — Vous savez, quand je suis arrivé ce matin, je croyais que vous détruisiez mon système. Maintenant, je vois que vous le complétez. Vous faites ce que je n’ai pas osé faire.
Moreau — Non, mon ami. Je ne fais que vous montrer ce que vous avez déjà fait. Tout était là, dans vos écrits. Il suffisait de le lire sans les lunettes de l’apologétique.[33]
Berkeley (se retournant) — L’apologétique… Oui, vous avez raison. J’ai passé trop de temps à défendre mon système contre les athées et les sceptiques. Cette posture défensive m’a empêché de voir toutes ses potentialités.
Moreau — C’est le danger de toute philosophie qui se met au service d’une cause extérieure. Elle perd sa liberté d’exploration. L’immatérialisme doit s’engager résolument sur la voie de l’existence autoégocratique de l’homme brandissant le sceptre de sa créativité supérieure.[34]
Berkeley (souriant) — Autoégocratique… Vous et vos néologismes ! Mais je commence à les apprécier. Ils expriment des nuances que le vocabulaire traditionnel ne peut capturer.
Moreau — C’est exactement pourquoi une « déberkeleyisation » de l’immatérialisme doit élaborer une terminologie qui amènera une axiomatisation. Votre vocabulaire était encore trop lié aux catégories scolastiques.[35]
Berkeley — Vous voulez créer un nouveau langage philosophique ?
Moreau — Pas un langage arbitraire, mais un langage qui exprime fidèlement les structures de l’immatérialisme. Un langage où chaque terme a une place précise dans l’architectonique du système.[36]
Berkeley (pensif) — Une architectonique… Vous avez raison, je n’ai jamais construit une table systématique des catégories de l’immatérialisme. J’ai critiqué, argumenté, défendu, mais je n’ai pas construit.
Moreau — Parce que vous étiez trop occupé à combattre. Mais maintenant, imaginez : l’absolu-(relatif), l’universel-(concret), l’irréductible individu, le mouvement pur, le tiers-monde, la compréhension, le Moi. Voilà les catégories fondamentales de l’immatérialisme moderne.
Berkeley — Et le Moi dynamique que nous avons discuté cette nuit trouve sa place dans cette architectonique ?
Moreau — Absolument ! Le Moi est la catégorie centrale, celle qui unifie toutes les autres. C’est le Moi qui pose l’absolu-(relatif), qui synthétise l’universel-(concret), qui se manifeste comme irréductible individu, qui s’exprime dans le mouvement pur, qui participe au tiers-monde.
Berkeley (avec admiration) — Vous avez vraiment pensé à tout, n’est-ce pas ?
Moreau (modestement) — Non, j’ai simplement systématisé ce que vous aviez découvert. Vous êtes le pionnier, je suis l’architecte qui construit sur vos fondations.
Berkeley (ému) — Monsieur Moreau, je dois vous faire un aveu. Quand je suis arrivé ce matin, j’étais prêt à vous dénoncer comme destructeur de mon œuvre. Maintenant, je vois que vous en êtes le plus fidèle continuateur.
Moreau (posant la main sur l’épaule de Berkeley) — Et vous, mon ami, vous êtes plus grand que vous ne le pensiez. Votre système contenait des trésors que vous n’aviez pas encore découverts. Cette nuit blanche vous les a révélés.
Berkeley (regardant le soleil levant) — Une nuit blanche qui se termine par une aube lumineuse. C’est symbolique, n’est-ce pas ?
Moreau — Tout est symbolique pour qui sait voir. Et vous, Berkeley, vous avez toujours su voir. Vous avez vu que la matière n’existe pas, que seul l’esprit est réel. Maintenant, vous voyez aussi que l’esprit n’est pas une chose, mais un acte.
Berkeley (se retournant) — Un acte qui ne peut cesser sans se contredire, donc un acte immortel.
Moreau — Exactement ! Vous venez de résumer en une phrase ce que nous avons exploré toute la nuit. L’immortalité n’est pas la persistance d’une substance, c’est l’impossibilité logique de la cessation de la conscience.[37]
Berkeley (souriant) — C’est une preuve bien plus forte que celle que j’avais proposée. Et elle découle naturellement de mon propre système, une fois libéré de ses scories scolastiques.
Moreau — Voilà ce que signifie « déberkeleyiser » : libérer Berkeley de Berkeley lui-même, ou plutôt, libérer le vrai Berkeley du Berkeley historiquement conditionné.
Berkeley (riant) — Vous avez une façon bien étrange de me rendre hommage : en me « déberkeleyisant » !
Moreau (riant aussi) — C’est le plus grand hommage que je puisse vous rendre ! Montrer que votre système est si puissant qu’il peut se libérer de ses propres limitations historiques.
Berkeley (redevenant sérieux) — Mais dites-moi, Monsieur Moreau : dans ce système « déberkeleyisé », qu’advient-il de la grâce divine ? Si l’homme est cocréateur, a-t-il encore besoin de la grâce ?
Moreau — Excellente question ! La grâce n’est pas éliminée, elle est transformée. Elle n’est plus une intervention extérieure qui vient sauver un homme passif. Elle est la participation même de l’homme à l’acte divin. Recevoir la grâce, c’est devenir cocréateur.[38]
Berkeley — Donc la grâce n’est pas opposée à la liberté, elle en est la condition ?
Moreau — Précisément ! La liberté de l’homme consiste à admettre l’absolu. En l’absolu, l’homme est responsable vis-à-vis lui-même. Seul un démiurge a ce pouvoir d’engagement.[39]
Berkeley (pensif) — Un démiurge responsable… C’est une vision bien plus exigeante que celle d’un serviteur obéissant.
Moreau — Oui, mais bien plus digne aussi. Votre système libère l’homme du déterminisme matérialiste. Je propose simplement d’aller jusqu’au bout de cette libération : faire de l’homme un partenaire actif de Dieu, pas un spectateur passif.
Berkeley (se levant, énergisé) — Monsieur Moreau, vous m’avez donné une nouvelle jeunesse philosophique. Je rentre chez moi avec l’envie de tout réécrire !
Moreau (souriant) — Inutile de tout réécrire. Vos Principes et vos Trois dialogues sont parfaits tels qu’ils sont. Il suffit maintenant que d’autres les lisent avec les yeux que vous auriez dû avoir — les yeux de la liberté absolue.
Berkeley — Une dernière question, Monsieur Moreau : pourquoi avez-vous pris tant de peine pour me convaincre ? Pourquoi était-il si important que je comprenne votre « déberkeleyisation » ?
Moreau (avec émotion) — Parce que vous êtes le père de l’immatérialisme, Berkeley. Sans vous, rien de ce que je propose ne serait possible. Je ne construis pas contre vous, je construis avec vous, à partir de vous. Votre approbation n’est pas nécessaire à la vérité de mes idées, mais elle serait… précieuse.
Berkeley (ému) — Vous l’avez, Monsieur Moreau. Vous avez mon approbation. Non pas parce que vous flattez mon égo, mais parce que vous avez vu dans mon système ce que je n’osais pas voir moi-même.
Moreau — Alors nous sommes réconciliés ? Berkeley et la « déberkeleyisation » de Berkeley ?
Berkeley (tendant la main) — Réconciliés. Ou plutôt, unifiés. Car je comprends maintenant que vous ne me trahissez pas, vous me libérez.
Moreau (serrant la main de Berkeley) — Et vous, en acceptant cette libération, vous montrez la grandeur d’un véritable philosophe : celui qui préfère la vérité à son propre système.
Berkeley (souriant) — Ou plutôt, celui qui découvre que son système contenait plus de vérité qu’il ne le croyait.
Moreau — Exactement ! L’immatérialisme moderne diffère beaucoup de l’immatérialisme classique bien qu’il ait la même source. Cette source, c’est vous. Et elle est si riche qu’elle peut nourrir des développements que vous n’aviez pas anticipés.
Berkeley (regardant une dernière fois le jardin illuminé par le soleil levant) — Ce jardin, Monsieur Moreau… Hier soir, dans mon angoisse, je me demandais s’il continuerait d’exister après ma mort. Maintenant, je comprends que la question était mal posée.
Moreau — Comment cela ?
Berkeley — Le jardin n’existe que dans la perception. Mais la perception n’est pas un évènement isolé, c’est un acte qui participe à l’ordre divin. Quand je mourrai, cet acte ne cessera pas, il se transformera. D’autres percevront ce jardin, et moi, je percevrai… autre chose.
Moreau (radieux) — Vous voyez ? Vous avez compris ! La mort n’est qu’une transformation de la perception, pas une annihilation. Et cette transformation, loin d’être une perte, est peut-être un enrichissement.[40]
Berkeley — Un enrichissement… Oui, pourquoi pas ? Si l’esprit est acte pur, pourquoi la mort du corps limiterait-elle ses possibilités ? Elle pourrait au contraire les élargir.
Moreau — Voilà une intuition magnifique ! Le corps, dans votre système, n’est qu’un ensemble d’idées particulières. Sa dissolution libère peut-être l’esprit pour percevoir d’autres ordres de réalité.[41]
Berkeley (avec enthousiasme) — C’est cohérent avec mon système ! Si esse est percipi pour les objets et esse est percipere pour les esprits, alors l’esprit qui cesse de percevoir ce corps ne cesse pas de percevoir en général.
Moreau — Exactement ! Et voilà comment l’immatérialisme garantit l’immortalité de manière bien plus solide que toutes les preuves scolastiques. Ce n’est pas une promesse théologique, c’est une nécessité logique.[42]
Berkeley (riant) — Vous transformez ma théologie en logique !
Moreau (riant aussi) — Non, je montre que votre logique était déjà théologique, mais d’une théologie philosophique, pas apologétique. Une théologie qui découle de la nature même de la conscience, pas d’une révélation extérieure.
Berkeley — Une théologie philosophique… J’aime cette expression. Elle décrit bien ce que j’ai toujours voulu faire, même si je ne l’ai pas toujours réussi.
Moreau — Vous l’avez réussi, Berkeley. Vous avez simplement eu peur de votre propre audace. Mais cette nuit, vous avez retrouvé le courage de votre jeunesse.
Berkeley (pensif) — Vous savez, Monsieur Moreau, il y a quelque chose d’ironique dans tout cela. J’ai passé ma vie à combattre le scepticisme, et voilà que vous me montrez que mon système contenait les germes d’un scepticisme méthodologique que je n’avais pas pleinement exploité.
Moreau — Ah ! Vous avez remarqué ! Oui, c’est à tort qu’on vous croit sceptique ; quand vous combattez la substance comme soutien d’accidents, la représentation comme tableau et l’abstraction comme entité spirituelle sans efficace, vous êtes purement critique.[43]
Berkeley — Critique, mais pas sceptique. Je critique pour fonder, pas pour détruire.
Moreau — Exactement ! Et c’est cette dimension critique que je veux préserver et amplifier. L’immatérialisme ne doit pas être considéré comme une tentative pour anéantir le matérialisme. Il doit simplement ignorer la matière, comme si elle n’avait jamais existé.[44]
Berkeley (surpris) — Ignorer ? Mais j’ai passé ma vie à la réfuter !
Moreau — Et c’est là votre erreur ! En la réfutant, vous la maintenez comme adversaire. Moi, je propose de l’oublier purement et simplement. Peut-être une telle attitude ouvrirait-elle la porte à une compréhension de l’univers si différente que notre vie intime de chaque jour en serait changée.
Berkeley (réfléchissant) — Oublier la matière… Ne plus argumenter contre elle, mais vivre comme si elle n’existait pas…
Moreau — Oui ! Sentir toutes choses plus légères, plus significatives, plus claires, moins résistantes à l’action de l’intelligence, plus ouvertes à la pensée, moins étrangères, moins mystérieuses.[45]
Berkeley (les yeux brillants) — C’est exactement ce que je ressentais dans ma jeunesse, quand j’ai découvert l’immatérialisme ! Cette légèreté, cette transparence du réel ! Mais j’ai perdu cette sensation en me battant contre les matérialistes.
Moreau — Parce que le combat vous a enfermé dans leurs catégories. Vous avez accepté leur terrain de bataille. Mais l’immatérialisme n’a pas besoin de se battre. Il suffit qu’il soi, qu’il se vive, qu’il transforme notre expérience quotidienne.[46]
Berkeley (avec nostalgie) — Retrouver cette légèreté originelle… Oui, c’est ce que je voudrais. Mais comment faire après tant d’années de controverses ?
Moreau — En acceptant la « déberkeleyisation ». En laissant tomber les défenses apologétiques, les compromis théologiques, les prudences académiques. En revenant à l’intuition pure : être, c’est être perçu.
Berkeley (murmurant) — Esse est percipi… Ma formule fondamentale. Vous avez raison, elle contient tout. Tout le reste n’était que développement, défense, justification.
Moreau — Et maintenant, vous pouvez la laisser parler d’elle-même, sans béquilles. Elle est assez forte pour se tenir debout.
Berkeley (se redressant) — Monsieur Moreau, je rentre chez moi transformé. Cette nuit d’angoisse suivie de cette aube de clarté restera gravée dans ma mémoire.
Moreau — Dans votre mémoire active, qui n’est pas un dépôt passif mais un acte de reconstruction créatrice.
Berkeley (souriant) — Vous ne perdez jamais une occasion de rappeler vos principes !
Moreau (riant) — C’est que je veux vous les faire vivre, pas seulement les comprendre intellectuellement. L’immatérialisme n’est pas une théorie abstraite, c’est une vision du monde qui transforme notre existence.
Berkeley — Une vision du monde… Oui, c’est ce que j’ai toujours voulu créer. Mais je me suis laissé distraire par les polémiques.[47]
Moreau — Les polémiques sont nécessaires à une époque, mais elles ne doivent pas devenir une fin en soi. Maintenant, l’immatérialisme doit entrer dans une nouvelle phase : non plus défensive, mais créatrice.
Berkeley (à la porte du jardin, se retournant une dernière fois) — Monsieur Moreau, je vous remercie. Vous m’avez montré mon propre système sous un jour que je n’avais jamais envisagé. Vous m’avez « déberkeleyisé », et paradoxalement, vous m’avez rendu plus berkeleyen que jamais.
Moreau (s’inclinant) — C’est le plus beau compliment que vous puissiez me faire. Allez en paix, Berkeley. Et ne craignez plus la mort. Vous savez maintenant qu’elle n’est qu’une transformation, pas une fin.
Berkeley (souriant) — Je n’ai plus peur. Pour la première fois depuis des années, je n’ai plus peur.
Moreau — Alors ma mission est accomplie. L’immatérialisme vous a libéré de la matière. Maintenant, il vous libère aussi de la peur de la mort. C’est sa double victoire.
Berkeley (souriant) — Adieu, Monsieur Moreau. Ou plutôt, au revoir. Car j’ai le sentiment que nous nous reverrons, dans ce monde ou dans un autre.
Moreau (souriant mystérieusement) — Dans ce monde ou dans un autre… Quelle différence, pour des immatérialistes ? Tous les mondes sont des mondes de perception, donc des mondes d’esprit.
Berkeley (riant) — Vous avez toujours le dernier mot ! Adieu, mon ami.
Moreau — Adieu, Berkeley. Ou plutôt, adieu au vieux Berkeley. Bonjour au Berkeley « déberkeleyisé », libéré, créateur, immortel.
Épilogue
Berkeley quitta le jardin alors que le soleil illuminait pleinement les arbres et les fleurs. Son pas était léger, son esprit en paix. L’angoisse nocturne avait disparu, remplacée par une certitude lumineuse : l’esprit ne peut cesser d’être, car son être est son acte. Moreau resta seul dans le jardin, contemplant le lever du soleil. Il souriait. La « déberkeleyisation » de l’immatérialisme venait de franchir une étape décisive : le père de l’immatérialisme lui-même avait accepté sa propre libération.
Le jardin continuait d’exister, perçu par Moreau, par Berkeley qui s’éloignait, par les oiseaux qui chantaient, par Dieu qui maintenait l’ordre des perceptions. Mais surtout, le jardin existait dans cette transparence nouvelle que l’immatérialisme révèle : non pas comme une chose opaque et résistante, mais comme un tissu de significations, léger, lumineux, ouvert à l’intelligence. Esse est percipi. Être, c’est être perçu. Cette formule simple contenait tout : la négation de la matière, l’affirmation de l’esprit, la garantie de l’immortalité, la participation à l’acte divin. Berkeley l’avait découverte. Moreau l’avait libérée de ses chaines historiques. Maintenant, elle pouvait enfin déployer toute sa puissance. L’immatérialisme était « déberkeleyisé ». Il était libre.
[FIN DU DIALOGUE]
Bibliographie
BERKELEY, George. A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge. Edited by Jonathan Dancy. Oxford, Oxford University Press, 1998.
BERKELEY, George. « Three Dialogues between Hylas and Philonous ». In Philosophical Works Including the Works on Vision. Edited by Michael R. Ayers. London, Dent, 1975.
BERKELEY, George. Œuvres, I. Sous la direction de Geneviève Brykman. Paris, Presses Universitaires de France, 1985.
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BERKELEY, George. Principes de la connaissance humaine. Paris, Flammarion, 1991.
DOWNING, Lisa. George Berkeley, The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Fall 2021 Edition). Edward N. Zalta (ed.), https://plato.stanford.edu/archives/fall2021/entries/berkeley/.
FOGELIN, Robert J. Routledge Philosophy GuideBook to Berkeley and the Principles of Human Knowledge. London, Routledge, 2001.
MOREAU, André. Grand traité sur l’immatérialisme. Tome 1 : La matière n’existe pas. Québec, André Moreau et compagnie, 1989.
MOREAU, André. La fondation de l’Immatérialisme, la méthodologie des structures dans l’immatérialisme de Berkeley, essai sur la fluidité organique d’un système. Thèse postdoctorale de 1969, présentée à l’université de Paris, 1969, Montréal, Éditions Vox Populi, 2013.
MOREAU, André. Encyclopédie des références philosophiques. Montréal, Éditions Vox Populi, 2014.
Les rectifications de l’orthographe de 1990 sont utilisées dans ce texte.
[1] André Moreau, La fondation de l’Immatérialisme, la méthodologie des structures dans l’immatérialisme de Berkeley, essai sur la fluidité organique d’un système, Montréal, Éditions Vox Populi, 2013, p. 611.
[2] Ibid., p.270-272.
[3] André Moreau, La doctrine de l’Absolu-(relatif), Montréal, André Moreau et compagnie, 2001, p. 176-177.
[4] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 658.
[5] Ibid.
[6] André Moreau, Grand traité sur l’immatérialisme. Tome 1: La matière n’existe pas, Montréal, André Moreau et compagnie, 1989, p. 19-21.
[7] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 343-344.
[8] Ibid., p. 533-534.
[9] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 13.
[10] André Moreau, Encyclopédie des références philosophiques, Montréal, Éditions Vox Populi, 2014, p. 47.
[11] André Moreau, Op. Cit., 2001, p. 9-10.
[12] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 60-65.
[13] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 541.
[14] Ibid, p. 541.
[15] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 19-21.
[16] Ibid.
[17] Ibid., p. 9-16.
[18] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 533-534.
[19] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 15-16.
[20] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 205.
[21] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 181-183.
[22] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 17-18.
[23] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 350-352.
[24] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 387-388.
[25] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 273.
[26] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 60-61.
[27] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 331-332.
[28] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 342.
[29] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 63-65.
[30] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 691.
[31] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 447-449.
[32] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 299.
[33] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 105-106.
[34] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 387.
[35] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 179.
[36] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 122-123.
[37] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 305-306.
[38] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 271.
[39] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 335-336.
[40] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 15.
[41] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 26-27.
[42] Ibid., p. 104.
[43] Ibid., p. 386-387.
[44] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 21.
[45] Ibid.
[46] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 457.
[47] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 19-21.









