Le jardin s’éveillait dans la fraicheur de l’aube. Le soleil naissant jetait ses premiers rayons sur les arbres et les fleurs, tandis que les oiseaux entonnaient leurs chants matinaux. L’air était pur, vivifiant, porteur de cette tranquillité propre aux premières heures du jour. C’est dans ce décor paisible que deux hommes se rencontre : George Berkeley, le philosophe irlandais qui nie l’existence de la matière, et André Moreau, penseur jovialiste venu d’un siècle futur, porteur d’une audace nouvelle — celle de « déberkeleyiser » l’immatérialisme lui-même.
Par Nicolas Lehoux
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Berkeley — Bon matin, Monsieur Moreau ! Je ne m’attendais point à vous trouver en ces jardins à une heure si matinale. Qu’est-ce qui vous amène à déambuler ainsi dans la fraicheur de l’aube ?
Moreau — Ah, cher Berkeley ! C’est justement vous que je cherchais. J’ai passé la nuit à méditer sur votre système, et je dois vous dire que j’ai fait une découverte qui vous surprendra — j’ai trouvé le moyen de vous libérer de vous-même !
Berkeley — Me libérer de moi-même ? Voilà une expression bien singulière ! Expliquez-vous, je vous prie.
Moreau — Avec plaisir. Voyez-vous, votre immatérialisme est une merveille de clarté et de rigueur. Vous avez magistralement démontré que la matière représente l’altérité et la contradiction de l’esprit. Mais — et ne vous offusquez pas — vous êtes resté prisonnier de certaines limitations que votre époque vous imposait.[1]
Berkeley — Prisonnier, dites-vous ? Je croyais au contraire avoir libéré la philosophie des chaines du matérialisme ! N’ai-je pas montré que l’être des choses sensibles est d’être perçu ?
Moreau — Certes, certes ! Et c’est précisément cette intuition fondamentale que je veux préserver. Mais permettez-moi une question : pourquoi avez-vous ressenti le besoin de défendre votre système avec tant d’ardeur apologétique ?
Berkeley (légèrement outré) — Apologétique ? Monsieur, je défendais la vérité contre les athées et les sceptiques ! N’est-ce pas là le devoir de tout philosophe chrétien ?
Moreau (souriant) — Ah, vous voyez ? C’est exactement ce que je veux dire. Votre immatérialisme est si puissant qu’il n’a nul besoin de béquilles théologiques. En fait, l’immatérialisme doit s’engager résolument sur la voie de l’existence autoégocratique de l’homme brandissant le sceptre de sa créativité supérieure.[2]
Berkeley (choqué) — Quoi? Vous voudriez séparer mon système de Dieu ? Mais c’est impossible ! Toute mon argumentation repose sur le fait que les idées que je perçois doivent exister dans un esprit infini !
Moreau — Doucement, mon ami. Je ne nie pas Dieu — loin de là. Mais je dis que votre méthode est si forte qu’elle peut se tenir debout sans l’appui constant de la théologie. Vous avez dit vous-même que vous niez pouvoir abstraire l’une de l’autre ces qualités, qu’il est impossible d’exister ainsi séparées. N’est-ce pas là une vérité philosophique indépendante de toute considération religieuse ?
Berkeley (réfléchissant) — Je vous accorde ce point. Mais où voulez-vous en venir ?
Moreau — À ceci : votre système contient en germe une méthodologie des structures que vous n’avez pas pleinement développée. Vous avez critiqué l’abstraction, la matière, le monde extramental — magnifiquement ! Mais vous n’avez pas construit l’architectonique complète de votre pensée.[3]
Berkeley — Une architectonique ? Comme celle de Kant ?
Moreau (riant) — Oh, ne me parlez pas de Kant ! Cet homme vous a traité d’idéaliste chimérique alors qu’il n’avait rien compris à votre système. Non, je parle d’une véritable table des catégories propre à l’immatérialisme : l’absolu-(relatif), l’universel-(concret), l’irréductible individu, le mouvement pur, le tiers-monde, la compréhension, le Moi.[4]
Berkeley (intrigué) — Le tiers-monde ? Qu’entendez-vous par là ?
Moreau — Ah ! Voilà où commence la « déberkeleyisation » ! Vous avez bien vu que la table sur laquelle j’écris existe, c’est-à-dire que je la vois et la sens. Mais vous n’avez pas suffisamment exploré l’espace intersubjectif où ces perceptions se rencontrent et se coordonnent. Le tiers-monde, c’est cet espace de significations partagées qui transcende à la fois le subjectif et l’objectif.
Berkeley (surpris) — Vous voulez dire… un monde des idées platoniciennes ?
Moreau — Non, non ! Justement pas ! Vous avez vous-même critiqué le platonisme exagéré. Le tiers-monde n’est pas un royaume d’essences éternelles, c’est l’ensemble des connexions qui peuvent s’établir par la multiplicité de leur coordination. C’est dynamique, vivant, en perpétuelle construction.[5]
Berkeley (de plus en plus intéressé) — Continuez, je vous prie. Cela commence à m’intriguer.
Moreau — Voyez-vous, selon vous la matière n’est que le mime de l’en-soi. Mais vous n’avez pas poussé cette intuition jusqu’au bout. La matière en tant que substance fantomatique et évanescente disparait, la matière comme constitutive de la réalité demeure ; mais ce n’est plus « la matière », c’est un matériau. Il n’y a plus de matière, il y a un aspect matériel de la réalité avec lequel l’homme, en tant que démiurge, façonne l’absolu.[6]
Berkeley (flatté mais perplexe) — Un démiurge, dites-vous ? Vous m’attribuez là des pouvoirs bien considérables !
Moreau (badinent) — Mais vous les avez déjà reconnus ! Quand vous dites que l’homme perçoit, vous faites de lui un cocréateur de la réalité. Vous avez simplement craint d’aller jusqu’au bout de votre propre logique. L’immatérialisme est un individualisme social d’ordre métaphysique parce qu’il prône l’autonomie des personnes en même temps que leur coexistence sur un plan intersubjectif à l’intérieur d’une société de sujets pensants dématérialisés.[7]
Berkeley — Mais alors, que devient Dieu dans tout cela ?
Moreau — Dieu demeure, mais transformé. Il n’est plus seulement ce qui est le plus intérieur à l’homme au sens d’une intimité spirituelle immanente — il devient l’horizon absolu vers lequel tend la créativité humaine.[8] Votre panenthéisme anthropo-théiste était déjà sur la bonne voie ![9]
Berkeley (mi-outré, mi-ravi) — Anthropo-théiste ? Vous inventez des mots barbares, Monsieur Moreau !
Moreau — C’est vrai, c’est un privilège que je me donne ! Mais comprenez-vous ce que je veux dire ? Votre système fait de l’homme le reflet de Dieu, mais aussi le façonneur de sa propre réalité. Pour vous, l’idée n’est le signe de Dieu que si l’homme est le reflet de Dieu.[10]
Berkeley — Je commence à voir où vous voulez en venir. Mais dites-moi, qu’entendez-vous exactement par « déberkeleyiser » l’immatérialisme ?
Moreau — Excellente question ! Une « déberkeleyisation » de l’immatérialisme comporte plusieurs projets de révision : éliminer le point de vue apologétique de l’immatérialisme, garantir l’indépendance historique des principes, élaborer une terminologie qui amènera une axiomatisation, exploiter l’élasticité de la méthode berkeleyenne, limiter l’emploi des expériences vécues dans la consolidation de la pensée discursive, redonner à l’immatérialisme une puissance de rationalisation, transformer la pensée réflexive en idéologie.[11]
Berkeley (abasourdi) —Tout cela ? Mais c’est un programme immense !
Moreau — Certes ! Mais nécessaire. Vous n’avez pas mis à jour l’architectonique de votre propre pensée. Votre fameuse révision de 1707-1708 ne vous a pas permis de découvrir le sens complet de votre système.[12]
Berkeley — Vous semblez bien informé de mes travaux…
Moreau (souriant mystérieusement) — Disons que j’ai eu accès à certains documents. Mais revenons à l’essentiel. Vous avez écrit que quelque main ou œil que j’imagine, il doit avoir une forme et une couleur particulières. Cette critique de l’abstraction est géniale ! Mais vous ne l’avez pas appliquée systématiquement à tous les domaines.
Berkeley — À quels domaines pensez-vous ?
Moreau — À la logique, à la psychologie, à la phénoménologie ! Vous avez saisi la différence entre l’idée, la notion et les principes, mais vous n’avez pas sauvegardé la distinction qui existait dans le système entre la psychologie, la phénoménologie et la logique. C’est sur cette imprécision que l’associationnisme a pu vous récupérer et déformer votre pensée.[13]
Berkeley (inquiet) — L’associationnisme ? Vous voulez dire Hume et ses disciples ?
Moreau — Exactement ! Ils ont pris votre critique de la substance matérielle et l’ont étendue à la substance spirituelle, créant ainsi un scepticisme que vous n’aviez jamais voulu. C’est à tort qu’on vous croit sceptique ; quand vous combattez la substance comme soutien d’accidents, la représentation comme tableau et l’abstraction comme entité spirituelle sans efficace, vous êtes purement critique.[14]
Berkeley (soulagé) — Ah ! Vous me comprenez donc ! Je n’ai jamais été sceptique. Mon but était de fonder la certitude, pas de la détruire !
Moreau — Précisément ! Et c’est pourquoi votre système mérite d’être « déberkeleyisé » — c’est-à-dire libéré des interprétations erronées et des limitations historiques qui l’ont empêché de déployer toute sa puissance. L’immatérialisme moderne diffère beaucoup de l’immatérialisme classique bien qu’il ait la même source.[15]
Berkeley (pensif) — Je vois. Vous voulez préserver l’esprit de mon système tout en le débarrassant de ses scories historiques. Mais n’y a-t-il pas un danger de trahir ma pensée ?
Moreau (sérieux) — L’interprétation est inséparable de la projection.[16] Oui, il y a toujours ce risque. Mais considérez ceci : votre critique de la matière a des répercussions plus grandes en morale qu’on ne le croit. En libérant l’homme du déterminisme matérialiste, vous lui ouvrez la voie vers une liberté authentique.[17] N’est-ce pas là votre intention profonde ?
Berkeley (ému) — Si fait. J’ai toujours cru que la liberté humaine était incompatible avec le matérialisme.
Moreau — Alors vous comprenez ! La liberté de l’homme consiste à admettre l’absolu. En l’absolu, l’homme est responsable vis-à-vis lui-même. Seul un démiurge a ce pouvoir d’engagement. Votre système, correctement compris, fait de chaque homme un créateur responsable de sa propre réalité.[18]
Berkeley (joyeux) — Vous me donnez envie de réécrire mes Principles !
Moreau (riant) — Inutile ! Ils sont déjà parfaits. Il suffit de les lire avec les yeux de l’immatérialisme moderne. Tenez, vous avez écrit que les qualités sensibles ne peuvent exister dans une substance non-percevante. C’était révolutionnaire ! Mais vous auriez pu aller plus loin en montrant que ce qui est perçu est également vécu, senti, éprouvé, subi, voulu.[19]
Berkeley — C’est exactement ce que je pensais ! L’homme qui perçoit n’est pas passif, il est actif, engagé dans le monde.
Moreau — Voilà ! Et c’est pourquoi votre immatérialisme n’est pas un idéalisme subjectif comme le prétendait Kant. C’est une libération de la pensée qui permet de saisir la transparence des structures et l’intelligibilité du réel.[20]
Berkeley (enthousiaste) — La transparence des structures ! Quelle belle expression ! C’est exactement cela : quand on supprime la matière opaque, tout devient clair, lumineux, intelligible.
Moreau — Précisément. Et c’est pourquoi votre méthode mérite d’être poussée jusqu’à ses ultimes conséquences. Vous avez ouvert la porte, mais vous n’êtes pas entré complètement dans la pièce. Permettez-moi de vous dire quelque chose qui vous surprendra : l’immatérialisme ne doit pas être considéré comme une tentative pour anéantir le matérialisme.[21]
Berkeley (perplexe) — Comment cela ? Mon but était précisément de réfuter le matérialisme !
Moreau (souriant) — Oui, mais en le réfutant, vous l’avez maintenu comme adversaire. Vous avez passé votre vie à vous battre contre un fantôme. Moi, je propose autre chose : ignorer purement et simplement la matière, comme si elle n’existait pas. Voyez-vous la différence ? Ce n’est plus une guerre, c’est une libération.[22]
Berkeley — Vous voulez dire… ne plus argumenter contre elle ?
Moreau — Exactement ! Peut-être une telle attitude ouvrirait-elle la porte à une compréhension de l’univers si différente que notre vie intime de chaque jour en serait changée.[23] Vous avez écrit vos Trois Dialogues et vos Principes pour convaincre les sceptiques. Mais imaginez un instant que vous n’ayez plus besoin de convaincre personne — que l’évidence s’impose d’elle-même !
Berkeley (réfléchissant profondément) — C’est audacieux… Mais n’est-ce pas là une forme d’arrogance ?
Moreau (riant franchement) — De l’arrogance ? Mon cher Berkeley, vous qui avez osé nier la matière à vingt-cinq ans, vous me parlez d’arrogance ? Non, c’est de la clarté ! Je réfute à l’avance tous ceux qui m’objecteront que mon Grand traité sur l’immatérialisme n’est pas philosophique parce qu’il utilise des images et des tournures de phrase à la mode pour se rendre intelligible.[24]
Berkeley (amusé malgré lui) — Vous êtes un provocateur, Monsieur Moreau !
Moreau — Peut-être. Mais je suis un provocateur qui vous comprend mieux que vous ne vous comprenez vous-même. Tenez, vous avez écrit que les idées sont imprimées sur les sens. Mais vous n’avez pas suffisamment exploré ce que cela signifie pour la vie quotidienne : sentir toutes choses plus légères, plus significatives, plus claires, moins résistantes à l’action de l’intelligence, plus ouvertes à la pensée, moins étrangères, moins mystérieuses. Voilà ce que votre système permet ![25]
Berkeley (de plus en plus intéressé) — Continuez. Vous me montrez mon propre système sous un jour nouveau.
Moreau — C’est que vous étiez trop occupé à défendre votre position pour en explorer toutes les richesses. Vous avez dit que ce qu’on appelle « matière » ne correspond à rien de perçu dans notre expérience quotidienne. Magnifique ! Mais alors, pourquoi avoir consacré tant d’énergie à la réfuter ? Elle est le résultat abstrait d’un ensommeillement de la conscience.[26]
Berkeley (surpris) — Un ensommeillement de la conscience ? Voilà une formule que je n’ai jamais employée, mais qui exprime parfaitement ma pensée !
Moreau — N’est-ce pas ? Et voyez les conséquences : À cause d’elle, à condition qu’on comprenne qu’elle est essentiellement agie en tant que phantasme, l’esprit se sent prostré, arrêté, brimé. La matière n’est pas seulement une erreur théorique — c’est une prison existentielle ![27]
Berkeley (ému) — Oui… oui, c’est exactement ce que je ressentais. Mais je n’osais pas le dire aussi directement.
Moreau (avec douceur) — Parce que vous craigniez d’être incompris. Mais moi, je n’ai pas cette peur. Je dis les choses comme elles sont. C’est le propre d’une vision du monde de nous faire entrer dans un univers où nous nous sentons à l’aise au point d’en arriver à éprouver sa cohérence comme une règle de vie et de pensée.[28]
Berkeley — Mais alors, dites-moi : qu’est-ce que vous entendez exactement par « déberkeleyiser » l’immatérialisme ? Vous m’avez parlé d’éliminer l’apologétique, mais qu’y a-t-il d’autre ?
Moreau (devenant plus sérieux) — Plusieurs choses essentielles. D’abord, il faut garantir l’indépendance historique des principes. Votre système est trop lié à votre époque, à vos controverses avec les déistes et les athées. Il faut le libérer de ces contingences.[29]
Berkeley — Je vois. Et ensuite ?
Moreau — Ensuite, il faut élaborer une terminologie qui amènera une axiomatisation. Vous avez utilisé des termes comme « idée », « notion », « esprit » de manière parfois imprécise. Il faut créer un vocabulaire rigoureux qui permette de construire un véritable système.[30]
Berkeley (légèrement vexé) —Imprécis, moi ?
Moreau (apaisant) — Pas imprécis — incomplet. Vous avez posé les fondations, mais vous n’avez pas construit l’édifice entier. Par exemple, vous n’avez pas développé une véritable explication des structures de l’univers. Vous vous êtes contenté de dire que Dieu maintient les idées dans l’existence. Mais comment ? Selon quelles lois ? Avec quelle architecture ?[31]
Berkeley — Vous avez raison… J’ai laissé beaucoup de questions sans réponse.
Moreau — Et c’est normal ! Vous étiez un pionnier. Mais maintenant, il faut aller plus loin. Il faut montrer que l’acquisition d’un vécu immatérialiste transforme littéralement notre conception de la mort mais aussi la façon dont nous mourons.[32]
Berkeley (choqué) — La façon dont nous mourons ? Vous allez bien loin !
Moreau (passionné) — Mais c’est la conséquence logique de votre système ! Si l’être des choses sensibles est d’être perçu, alors la mort n’est qu’une transformation de la perception, pas une annihilation. Vous l’avez suggéré, mais vous n’avez pas osé le développer pleinement.
Berkeley (troublé) — C’est vrai… J’y ai pensé, mais j’ai craint d’être accusé d’hérésie.
Moreau (avec un sourire complice) — Vous voyez ? C’est exactement ce que je veux dire par « déberkeleyiser ». Il faut libérer votre système de ces craintes, de ces compromis. L’immatérialisme doit s’engager résolument sur la voie de l’existence autoégocratique de l’homme brandissant le sceptre de sa créativité supérieure.[33]
Berkeley (mi-outré, mi-fasciné) — Autoégocratique ? Vous transformez l’homme en monarque absolu !
Moreau (riant) — N’est-ce pas ce que vous avez fait en disant qu’esse est percipi ? Vous avez fait de la perception humaine la mesure de l’existence ! Vous avez simplement craint de reconnaitre la portée révolutionnaire de votre propre découverte.
Berkeley (pensif) — Peut-être… Mais que devient Dieu dans tout cela ? Vous semblez vouloir L’éliminer.
Moreau (sérieux) — Au contraire ! Je veux le transformer. Écoutez bien : pour comprendre Dieu, il faut le devenir. Et l’acte de devenir Dieu, voilà ce que j’appelle être ![34]
Berkeley (abasourdi) — Devenir Dieu ? Mais c’est du blasphème !
Moreau (calmement) — Est-ce du blasphème de réaliser ce que vous avez vous-même enseigné ? Que l’esprit est actif, créateur, qu’il constitue le monde par sa perception ? La différence est grande : Dieu comme créateur du ciel et de la terre d’une part, et Dieu dans l’acte de se donner Dieu à soi-même d’autre part ![35]
Berkeley (se calmant progressivement) — Je commence à comprendre… Vous ne niez pas Dieu, vous le relocalisez.
Moreau (ravi) — Exactement ! Vous m’avez compris ! L’infini est central partout ! Eh bien, nous opèrerons à partir de ce centre-là, ici ! Votre erreur a été de placer Dieu uniquement à l’extérieur, comme garant des perceptions. Mais si Dieu est partout, Il est aussi en nous, agissant à travers nous.[36]
Berkeley (avec un sourire) — Vous êtes diaboliquement convaincant, Monsieur Moreau. Mais dites-moi une dernière chose : pourquoi appelez-vous cela « déberkeleyiser » ? Ne serait-il pas plus juste de dire que vous « berkeleyisez » davantage ?
Moreau (éclatant de rire) — Ah ! Vous avez l’esprit vif ! Oui, en un sens, vous avez raison. Mais voyez-vous, il faut parfois détruire pour mieux reconstruire. Commencer par l’impossible, comme j’aime le dire. Votre nom est devenu un symbole, mais aussi un fardeau. Les gens vous associent à l’idéalisme subjectif, au solipsisme, à toutes sortes d’absurdités que vous n’avez jamais défendues.[37]
Berkeley (soupirant) — Hélas, c’est trop vrai.
Moreau — Alors il faut « déberkeleyiser » pour retrouver le vrai Berkeley — celui qui a vu que tout est facile : facile de comprendre, facile d’être intelligent. Celui qui a compris que la philosophie n’est pas un exercice académique, mais une transformation de la vie elle-même.[38]
Berkeley (ému et joyeux) —Vous me donnez envie de recommencer ! De réécrire tout mon système avec cette nouvelle audace !
Moreau (posant affectueusement la main sur l’épaule de Berkeley) — Inutile, mon ami. Vous avez déjà tout écrit. Il suffit maintenant que d’autres le lisent avec les yeux que vous auriez dû avoir — les yeux de la liberté absolue, de la clarté totale, de l’immédiateté réflexive. Votre œuvre contient déjà toutes les semences. Il ne reste qu’à les faire germer.
Berkeley (regardant l’horizon) — Alors peut-être que mon système n’était pas une fin, mais un commencement ?
Moreau — Exactement ! Et c’est pour cela que je vous honore en vous « déberkeleyisant ». Je vous libère de vous-même pour que votre pensée puisse enfin voler de ses propres ailes, sans les chaines de l’apologétique, sans les compromis de la prudence théologique. L’immatérialisme moderne diffère beaucoup de l’immatérialisme classique bien qu’il ait la même source.[39]
Berkeley (avec un sourire radieux) — Alors faites, Monsieur Moreau. Déberkeleyisez-moi ! Et que mon système devienne enfin ce qu’il aurait toujours dû être : une célébration de la lumière, de la transparence, de l’intelligibilité absolue du réel !
Moreau (levant les yeux vers le ciel matinal) — Regardez ce lever de soleil, Berkeley. Que voyez-vous ?
Berkeley — Je vois… des couleurs, de la lumière, de la beauté.
Moreau — Et derrière ces couleurs, cherchez-vous encore une « matière » qui les supporterait ?
Berkeley (riant) — Non, bien sûr que non !
Moreau — Alors vous êtes déjà « déberkeleyisé », mon ami. Vous êtes libre. Et votre système l’est aussi.
FIN DU DIALOGUE
Bibliographie
BERKELEY, George. A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge. Edited by Jonathan Dancy. Oxford, Oxford University Press, 1998.
BERKELEY, George. « Three Dialogues between Hylas and Philonous ». In Philosophical Works Including the Works on Vision. Edited by Michael R. Ayers. London, Dent, 1975.
BERKELEY, George. Œuvres, I. Sous la direction de Geneviève Brykman. Paris, Presses Universitaires de France, 1985.
BERKELEY, George. Œuvres, II. Sous la direction de Geneviève Brykman. Paris, Presses Universitaires de France, 1987.
BERKELEY, George. Principes de la connaissance humaine. Paris, Flammarion, 1991.
MOREAU, André. Grand traité sur l’immatérialisme. Tome 1 : La matière n’existe pas. Québec, André Moreau et compagnie, 1989.
MOREAU, André. La fondation de l’Immatérialisme, la méthodologie des structures dans l’immatérialisme de Berkeley, essai sur la fluidité organique d’un système. Thèse postdoctorale de 1969, présentée à l’université de Paris, 1969, Montréal, Éditions Vox Populi, 2013.
MOREAU, André. Encyclopédie des références philosophiques. Montréal, Éditions Vox Populi, 2014.
Les rectifications de l’orthographe de 1990 sont utilisées dans ce texte.
[1] André Moreau, La fondation de l’Immatérialisme, la méthodologie des structures dans l’immatérialisme de Berkeley, essai sur la fluidité organique d’un système, Montréal, Éditions Vox Populi, 2013, p. 108.
[2] André Moreau, Encyclopédie des références philosophiques, Montréal, Éditions Vox Populi, 2014, p. 387.
[3] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 10.
[4] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 176-177.
[5] Ibid.
[6] Ibid., p. 161-162.
[7] Ibid., p. 388.
[8] Ibid., p. 161.
[9] Ibid., p. 387.
[10] Ibid., p. 161.
[11] Ibid., p. 179.
[12] Ibid., p. 178-179.
[13] Ibid., p. 179.
[14] Ibid., p. 386-387.
[15] Ibid.
[16] Ibid.
[17] Ibid., p. 330.
[18] Ibid., p. 402-403.
[19] André Moreau, Op. Cit., 2013, p. 187.
[20] Ibid., p. 119-120.
[21] André Moreau, Grand traité sur l’immatérialisme. Tome 1 : La matière n’existe pas, Montréal, André Moreau et compagnie, 1989, p. 21.
[22] Ibid.
[23] Ibid.
[24] Ibid., p. 19.
[25] Ibid., p. 21.
[26] Ibid., p. 30.
[27] Ibid.
[28] Ibid., p. 19.
[29] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 179.
[30] Ibid.
[31] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 35.
[32] Ibid., p. 26-29.
[33] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 387.
[34] André Moreau, Op. Cit., 1989, p. 37.
[35] Ibid., p. 37.
[36] Ibid., p. 37.
[37] Ibid., p. 21-24.
[38] Ibid.
[39] André Moreau, Op. Cit., 2014, p. 387.









