Par Nicolas Lehoux
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« Peut-être jamais auparavant dans l’histoire de la philosophie n’a-t-on dit autant de vérité nouvelle en si peu de mots ou en des mots si simples. »[1]
Introduction : Clarifier le langage pour dissoudre le scepticisme
Si les objets physiques sont des substances matérielles existant indépendamment de mes perceptions, comment puis-je savoir que mes idées les représentent fidèlement ? Le monde réel pourrait être radicalement différent de ce que je perçois. Un voile de perceptions me sépare des choses en soi, créant un écart épistémologique infranchissable. La matière est comme une couche de poussière à la surface des choses. Ce scepticisme menace les fondements mêmes de la connaissance humaine.
George Berkeley (1685-1753), évêque et philosophe irlandais, propose une solution radicale dans A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge (1710). Plutôt que de chercher à prouver que nos idées correspondent à une matière imperceptible, il élimine la matière elle-même. Son projet n’est pas de nier l’existence du monde sensible mais de redéfinir ce qu’est ce monde. Il affirme que l’existence du monde physique est indépendante des esprits finis, mais non de l’esprit Divin.
L’enjeu linguistique constitue une clé herméneutique permettant d’accéder à l’ontologie berkeleyenne dont les fondements reposent sur une intuition profonde. Les confusions métaphysiques émanent d’un abus du langage où les mots sont détaché de leur usage ordinaire, créant des pseudo-problèmes. L’existence de la table n’est rien au-delà du fait d’être vue et touchée. Clarifier ce que veut dire concrètement un terme révèle la nature de la chose sensible. Quelle est la signification du terme « exister » ? Un nouveau principe de la connaissance est nécessaire pour y répondre. Une évidence sauvage me force à préciser ma question : que veut dire le terme « exister » lorsqu’il est appliqué aux choses sensibles ? Loin d’être seulement sémantique, cette question est la porte d’entrée de toute la métaphysique berkeleyenne. « What is meant by the term ‘exist’ when applied to sensible things » ; cette formulation, que Berkeley lui-même pose au §3 des Principles présente trois avantages méthodologiques :
- Délimitation précise : « Le terme » indique une analyse linguistique ; « appliqué aux choses sensibles » restreint le domaine (pas les esprits, pas Dieu) ; « veut dire » renvoie à l’usage ordinaire concret.
- Unité méthode/ontologie : Chez Berkeley, clarifier le sens du terme révèle directement la nature de la chose. L’existence de la table n’est rien d’autre que le fait d’être vue et touchée.
- Progression naturelle : du familier (usage ordinaire) au problème (confusion matérialiste) à la source (abstraction lockienne) à l’ontologie (esse est percipi).
Ce travail est divisé en trois parties. Dans la première, j’examine les fondements de la connaissance sensible (§§1-2). Dans la deuxième, j’analyse les §§3-5 où Berkeley déploie son argument. Enfin, dans la troisième, j’en explore les implications philosophiques.
1. Fondements de la connaissance sensible (§§1-2)
1.1. Les idées comme objets immédiats de la connaissance (§1)
Berkeley établit d’emblée qu’il n’existe que trois classes d’objets de la connaissance humaine : les idées imprimées sur les sens, les idées perçues en observant les passions et opérations de l’esprit, et les idées formées par la mémoire et l’imagination.
Que signifie « idée » ? Une idée n’est pas un concept abstrait, mais le contenu immédiat de la perception. Lorsque je vois du rouge, l’idée de rouge est cette sensation visuelle elle-même. Une couleur vue ne peut être séparée de la sensation visuelle de cette couleur.
L’identification décisive : idées = objets. Lorsque plusieurs idées s’accompagnent régulièrement, nous les désignons par un seul nom. Une pomme est une collection d’idées : rouge (vue), ronde (toucher), sucrée (gout). Ces idées sont-elles des copies d’objets matériels extérieurs, ou sont-elles les objets eux-mêmes ? Berkeley défend la seconde position. Le corporel est ce qui est senti, et vice versa. Cette identification est décisive. Moreau exprime cette révolution conceptuelle avec force : « Les idées qui n’étaient que des sortes d’images deviennent les choses elles-mêmes et les images deviennent des sortes d’idées. »[2]
Comment passer de « perception » à « idée » à « objet » ? L’argument repose sur l’inséparabilité. Essayez de penser à la rougeur d’une pomme indépendamment de toute sensation de rouge — c’est impossible. La qualité sensible (rouge) et la sensation (voir du rouge) sont identiques. Si les qualités sensibles sont des sensations, et que les objets ne sont que des collections de qualités sensibles, alors les objets sont des collections d’idées. Pour Berkeley, un objet n’est pas une substance sous-jacente qui « supporte » des qualités, mais simplement la collection elle-même.
1.2. L’esprit comme substance percevante distincte (§2)
« Outre toute cette variété sans fin d’idées […] il y a également quelque chose qui les connait ou les perçoit. »[3] Berkeley distingue radicalement les idées (passives, perçues) des esprits (actifs, percevants). « Substance » ne signifie pas « matière », mais « ce qui existe par soi ». L’esprit est une substance active — une substance spirituelle —qui supporte les idées en les percevant. Je ne dois pas confondre ce qui est dans mon esprit (les idées) avec mon esprit lui-même (le percevant). Cette distinction entraine deux modes d’existence : l’esse du corporel est percipi (être perçu) : l’esse de l’esprit est percipere et velle (percevoir et vouloir). Dans le cadre de ce travail, mon étude porte plus particulièrement sur le premier : l’existence des choses sensibles.
1.3. Rejet de l’abstraction lockienne
Locke distingue qualités primaires (extension, forme) et secondaires (couleur, son). Berkeley rejette cette distinction comme un abus du langage fondé sur une abstraction impossible. Toute idée est nécessairement particulière et déterminée. Il semble à Berkeley « impossible de former l’idée abstraite d’un mouvement, qui soit distincte d’un corps mobile dont le mouvement ne serait ni rapide ni lent, ni curviligne ni rectiligne. »[4] Les qualités primaires sont aussi relatives à sa perception que les secondaires.
Locke soutient que nous formons des idées abstraites soit en omettant des caractéristiques particulières, soit en combinant des propriétés incompatibles. Ainsi, nous pourrions former l’idée générale d’un triangle qui ne serait ni oblique, ni rectangle, ni équilatéral, mais tout et rien de cela à la fois. Berkeley rejette ces deux procédés : on ne peut pas plus former l’idée d’un triangle sans angles déterminés qu’on ne peut le dessiner — c’est impossible. Cette critique est cruciale au §5 : l’erreur matérialiste provient de cette abstraction illégitime qui prétend séparer l’existence de la perception. Berkeley aperçoit la matière comme une mince pellicule transparente située entre l’homme et Dieu.
2. Analyse méthodique des §§3-5
2.1. Usage ordinaire et esse est percipi (§3)
2.1.1. Consensus sur les idées imaginaires
Berkeley commence par un point d’accord universel : « Que ni nos pensées ni nos passions ni les idées formées par l’imagination n’existent hors de l’esprit, c’est ce que tout le monde m’accordera. »[5] Personne ne conteste que les rêves, les fantasmes et les émotions n’existent que dans l’esprit qui les éprouve, mais Berkeley ajoute immédiatement : « Et il semble tout aussi évident que les diverses impressions ou idées imprimées sur les sens […] ne peuvent exister autrement que dans un esprit qui les perçoit. »[6] Les sensations qui composent notre expérience du monde ne peuvent exister que dans un esprit percevant. Berkeley procède du consensus (idées imaginaires) vers le controversé (idées sensibles) en montrant que la différence n’est pas ontologique, mais seulement de degré de vivacité et de cohérence.
2.1.2 L’exemple décisif de la table
« Je dis que la table sur laquelle j’écris existe, c’est-à-dire que je la vois et la touche ; et si je n’étais dans mon bureau, je dirais que cette table existe, ce par quoi j’entendrais que, si j’étais dans mon bureau, je pourrais la percevoir ; ou bien, que quelque autre esprit (spirit) la perçoit actuellement. »[7] Luce note que le nerf de la philosophie de Berkeley se trouve dans ce « c’est-à-dire » (« i.e. » dans le texte original anglais)[8]. Cette expression opère une identification : « La table existe » = « je la vois et la touche ». Il n’y a pas deux choses (table et existence), mais une seule (table perçue).
Il y a donc deux sens du terme exister : 1) Perception actuelle : je la perçois maintenant. 2) Perception possible ou par autrui : je pourrais la percevoir, ou un autre esprit la perçoit. Cette distinction sera cruciale pour répondre à l’objection de la permanence des objets.
2.1.3. Formule esse est percipi
« L’esse de ces choses-là, c’est leur percipi ; et il n’est pas possible qu’elles aient une existence quelconque hors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent. »[9] L’existence des choses passives et non-pensantes consiste à être perçues : esse est percipi. Berkeley l’applique alors aux qualités : « Il y eu une odeur, c’est-à-dire, elle fut sentie ; il y avait un son, c’est-à-dire, il fut entendu ; il y eu une couleur ou une figure, elle fut perçue par la vue ou le toucher. »[10] L’existence d’une qualité sensible non perçue n’est pas simplement fausse — elle est logiquement contradictoire.
2.1.4. Rejet de l’existence absolue
« Car, quant à ce que l’on dit de l’existence absolue des choses non pensantes, sans aucun rapport avec le fait qu’elles soient perçues, cela semble parfaitement inintelligible. »[11] L’existence passée, l’existence future et l’existence possible sont toutes relatives à la perception. L’existence absolue est un concept vide, inintelligible. Dire qu’un objet existe « absolument », sans référence à aucune perception actuelle, possible ou divine, c’est prononcer des mots sans signification.
2.2. Diagnostic de l’erreur matérialiste (§4)
2.2.1. L’opinion étrangement répandue
« Certes, il y une opinion curieusement dominante parmi les hommes, selon laquelle des maisons, des montagnes, des rivières, bref tous les objets sensibles possèdent une existence naturelle ou réelle, distincte du fait d’être perçus par l’entendement. »[12] Berkeley exprime ici son étonnement : comment une opinion si contraire à l’usage ordinaire (§3) peut-elle être si répandue parmi les philosophes ?
2.2.2. La contradiction manifeste
« Car ce sont les objets susdits sinon des choses que nous percevons par les sens ; et que percevons-nous hormis nos propres idées ou sensations ? »[13] N’est-il pas manifestement contradictoire que ces objets puissent exister sans être perçue ? Une idée non perçue est contradictoire. Voici l’argument en trois étapes : 1) Tout objet sensible est perçu. 2) Tout ce qui est perçu est une idée. 3) Donc, tout objet sensible est une idée.
Berkeley ne nie pas l’existence des objets sensibles. Il conteste l’hypothèse d’une « substance matérielle » distincte des perceptions. Si la matière existe en au-delà de mes perceptions, elle est invisible, inapercevable et imperceptible. Et si elle est ainsi, pourquoi la postuler ? Les qualités sensibles sont les objets corporels eux-mêmes, pas des représentations d’autre chose.
2.3. Racine dans l’abstraction lockienne (§5)
2.3.1. Identification de la source de l’erreur
« Si l’on examine à fond une telle opinion, on trouvera peut-être qu’elle dépend, au fond, de la doctrine des idées abstraites. »[14] Berkeley met à l’épreuve la théorie lockienne de l’abstraction qui prétend pouvoir abstraire l’existence d’un objet de sa perception. Selon celle-ci, l’esprit peut former des idées générales indépendantes de toute détermination particulière. Ces entités abstraites seraient, selon cette doctrine, le fondement du savoir.
2.3.2. L’impossibilité de l’abstraction
« Car peut-il y avoir un effort d’abstraction plus subtile que celui qui consiste à distinguer l’existence des objets sensibles de la perception qu’on en a, afin de les concevoir comme existant sans qu’ils soient perçus ? »[15] Séparer l’existence de la perception est une opération logiquement contradictoire, car l’existence « est » la perception (§3). Ce ne sont pas deux propriétés distinctes d’une même chose, mais une seule et même réalité.
Pourquoi l’existence de la matière devrait-elle paraitre évidente à la majorité, absurde pour Berkeley ? La doctrine de l’abstraction fait toute la différence. Berkeley pense dans le concret, la majorité pense dans l’abstrait. C’est sur l’idée abstraite d’existence que cette question particulière repose. Les partisans de l’opinion dominante abstraient l’existence d’une odeur de son fait d’être sentie et ils prétendent avoir formé l’idée générale abstraite d’existence. Autant vouloir faire exister l’existence, et faire marcher la marche.
2.4. Synthèse : Esse est Percipi comme signification correcte
Berkeley a procédé en quatre étapes :
- (§3) : Analyse de l’usage ordinaire — dire qu’une table existe signifie qu’elle est perçue (actuellement ou possiblement).
- (§3) : Formulation du principe esse est percipi — l’être des choses sensibles consiste à être perçues.
- (§4) : Diagnostic de l’erreur — l’existence absolue distincte de la perception est contradictoire.
- (§5) : Identification de la racine — l’abstraction lockienne permet de croire qu’on peut séparer l’existence de la perception, alors que cette séparation est impossible.
Pour les choses sensibles « exister » veut dire « être perçues ». Toute autre signification — notamment l’existence absolue — est inintelligible ou, comme le dit Berkeley, d’une répugnance et une incohérence manifeste. Vouloir penser l’existence d’un objet non perçu, c’est user d’un mot vide de sens : « exister » veut dire « être perçu ».
3. Implications et objections
3.1. La permanence des objets : la solution divine
Objection : Si « exister » veut dire être perçu, que devient la table quand personne ne la perçoit ? Le monde disparait-il la nuit ?
Réponse : Berkeley répond que cette objection confond la perception humaine avec la perception en général : quand je ne perçois pas un objet, d’autres esprits peuvent le percevoir, et surtout Dieu le perçoit toujours. Le monde est donc indépendant des esprits finis (toi et moi), mais dépendant de l’esprit Infini (Dieu).
Jessop identifie trois caractères de l’objectivité : 1) les objets nous sont donnés, et non imaginés par nous. 2) Ils ont une cohérence qui manque aux images. 3) Les idées sensibles sont plus fermes, vives et précises. Un feu perçu brule réellement ; un feu imaginé ne brule pas[16]. Ces trois caractères s’expliquent par l’origine divine des idées sensibles.
3.2. Berkeley est-il un réaliste ?
Question : Berkeley affirme-t-il l’existence d’un monde extérieur ?
Réponse : Oui, si par « monde extérieur » j’entends des objets sensibles existant indépendamment de mes perceptions. Non, si j’entend une « substance matérielle » existant indépendamment de toute perception. Jessop confirme : « Tel est l’objectivisme, et le réalisme, de Berkeley. […] le réalisme est impliqué par le principe ; car des objets perçus, par la manière dont ils sont connus, sont donnés, et par leur contenu, sont corporels. »[17] Les objets sensibles possèdent une objectivité indéniable : donnés, cohérents, vifs. Ils existent continuellement dans l’esprit de Dieu, indépendamment de nos perceptions individuelles.
Différence avec le réalisme matérialiste :
- Aspect : Réalisme matérialiste | Réalisme immatérialiste
- Nature des objets : Substance matérielle | Idées dans l’esprit divin
- Relation perception/objet : Représentation | Identité
- Permanence : Existence absolue | Perception divine
- Connaissabilité : Indirecte | Directe
Les deux positions affirment l’existence d’un monde extérieur. Elles diffèrent sur sa nature (matière ou idées) et notre accès à ce monde (indirect ou direct).
3.3. Portée anti-sceptique
Question : Berkeley publia les Principles pour combattre le scepticisme. Comment l’immatérialisme y parvient-il ?
Réponse : Si les objets sensibles sont mes perceptions (idées), il n’y a pas d’écart entre apparence et réalité. Je connais les choses directement, telles qu’elles sont. Le scepticisme est impossible, la confiance s’installe.
Pour Luce, il est significatif que Berkeley place l’objet avant le sujet. L’objet est son premier intérêt, son thème inaugural. L’objectivité est la tonalité fondamentale des Principes[18]. Son point de départ n’est pas le moi, mais le cela (it). Alors que Descartes commence par le cogito, ergo sum, Berkeley préfère débuter par le cogitatur, ergo est.[19]
Berkeley répond à l’objection cartésienne du malin génie en montrant que son système élimine le problème à sa racine. Contrairement à Descartes, qui doit prouver la véracité divine pour sortir du doute, Berkeley soutient que nous avons une connaissance intuitive des choses sensibles. Puisque les idées sensibles sont les objets eux-mêmes et non des représentations, il n’y a pas d’écart épistémologique à combler. La régularité et la cohérence des idées sensibles témoignent de leur origine divine, garantissant ainsi leur fiabilité. En éliminant la matière, Berkeley ne rend pas le monde moins accessible — il le rend plus connaissable. Les objets ne sont plus des entités cachées derrière un voile de perceptions ; ils sont les perceptions elles-mêmes.
3.4 Objection des objets imaginaires
Hylas — Mais selon vos conceptions quelle différence y a-t-il entre les choses réelles et les chimères forgés par l’imagination ou les visions d’un rêve, puisqu’elles sont toutes également dans l’esprit ?
Philonous — Les idées que forge l’imagination sont pâles et indistinctes ; elles sont en outre entièrement dépendantes de la volonté, mais les idées perçues par le sens, c’est-à-dire les choses réelles, sont plus vives et plus claires et, comme ils sont imprimés sur l’esprit par une intelligence distincte de nous, elles n’ont pas la même dépendance vis-à-vis de notre volonté. Il n’y a donc aucun danger de les confondre avec les visions d’un rêve qui sont troubles, désordonnés et confuses. […] Bref, quelle que soit la méthode pour distinguer dans votre système les choses des chimères, la même méthode, c’est évident, restera valable aussi dans le mien.[20]
(Trois Dialogues (3, 235))
Cette distinction tirée des Trois Dialogues, Berkeley la développe au §36 des Principles en précisant ce qui constitue la réalité objective. Posséder plus de réalité signifie être saisissant, ordonné et distinct, et ne pas être des fictions de l’esprit qui les perçoit. Les idées sensibles m’affectent causalement — un feu perçu brule réellement, contrairement à un feu imaginé. Elles suivent un ordre régulier et prévisible qui échappe à mon contrôle : je ne peux pas décider que le feu ne me brule pas. Enfin, elles possèdent une netteté et une précision que les chimères n’ont pas. Ces trois caractéristiques — force causale, régularité indépendante de notre volonté, et clarté perceptive — distinguent les objets réels des fictions imaginaires. Les chimères ont une existence mentale subjective, dépourvue de ces propriétés ; les objets sensibles ont une existence objective garantie par la perception divine, qui leur confère précisément ces caractéristiques.
Conclusion
Cette étude éclaire la méthode berkeleyenne : de l’usage ordinaire du langage à l’ontologie. Que veut dire le terme « exister » lorsqu’il est appliqué aux choses sensibles ? Cette question est la clé de toute la métaphysique berkeleyenne.
En voici les résultats principaux :
- Usage ordinaire : Dire qu’une chose existe signifie dire qu’elle est perçue (actuellement ou possiblement).
- Principe esse est percipi: L’être des choses sensibles consiste à être perçues.
- Erreur matérialiste : L’existence absolue distincte de la perception est contradictoire, inintelligible et répugnante.
- Racine de l’erreur : L’abstraction lockienne permet de croire qu’on peut séparer l’existence de la perception ce qui est aussi illégitime que de séparer une chose d’elle-même.
- Réalisme immatérialiste : Berkeley ne nie pas le monde extérieur, il en change la nature ontologique : idées dans l’esprit Divin plutôt que substance matérielle.
La doctrine berkeleyenne montre que la clarification du sens des mots révèle directement la nature des choses. Il n’y a pas de dualisme entre langage et réalité. Comme le souligne Moreau : « L’immatérialisme est une philosophie dont la tâche principale consiste à libérer l’esprit en l’aidant à dépasser les limites que lui imposent les préjugés de l’entendement. »[21] Cette méthode suit le principe d’économie : ne pas multiplier les entités sans nécessité. Berkeley soutient que la matière n’explique rien de plus que les idées elles-mêmes, il écrit au §19 : « la production d’idées ou de sensations dans l’esprit ne nous fournit aucune raison pour supposer l’existence de la matière ou des substances corporelles ; car l’on admet que cette production reste également inexplicable avec ou sans cette supposition. »[22] Si les qualités sensibles suffisent à expliquer mon expérience, la matière est superflue.
Berkeley opère un renversement ontologique radical en soutenant que les qualités sensibles elles-mêmes ne peuvent exister que dans un esprit percevant. Il ne dit pas simplement que les objets de perception ne peuvent exister hors de l’esprit — il affirme quelque chose de plus fort : rien qui ressemble à un objet de perception ne peut avoir ce statut non plus. De même qu’une douleur ne peut exister que ressentie, une couleur ne peut exister que perçue. L’immatérialisme berkeleyen ne nie pas le monde, les objets sensibles sont exactement ce qu’ils se révèlent être dans l’expérience — des collections d’idées dans l’esprit Divin.
Ce travail ouvre des pistes prometteuses pour un étude plus pleine de l’immatérialisme. C’est une perspective joyeuse qui dépouille la nature des vaines apparences matérielles imputables aux préjugés de l’entendement et permet à l’esprit de garder, dans l’observation des phénomènes, une attitude de liberté intérieure dégagée de toute influence.
Bibliographie
Sources primaires
BERKELEY, George. A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge. Edited by Jonathan Dancy. Oxford, Oxford University Press, 1998.
BERKELEY, George. « Three Dialogues between Hylas and Philonous ». In Philosophical Works Including the Works on Vision. Edited by Michael R. Ayers. London, Dent, 1975.
BERKELEY, George. Œuvres, I. Sous la direction de Geneviève Brykman. Paris, Presses Universitaires de France, 1985.
BERKELEY, George. Œuvres, II. Sous la direction de Geneviève Brykman. Paris, Presses Universitaires de France, 1987.
BERKELEY, George. Principes de la connaissance humaine. Paris, Flammarion, 1991.
Sources secondaires
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FOGELIN, Robert J. Routledge Philosophy GuideBook to Berkeley and the Principles of Human Knowledge. London, Routledge, 2001.
GRAYLING, A. C. « Berkeley’s Argument for Immaterialism ». In The Cambridge Companion to Berkeley, edited by Kenneth P. Winkler, 166-189. Cambridge, Cambridge University Press, 2005.
GUEROULT, Martial. « Perception, idée et objet chez Berkeley ». Revue de Métaphysique et de Morale, 58, no. 4 (1953), 381-400.
JESSOP, T. E. « L’esse est percipi de Berkeley ». Revue Philosophique de la France et de l’Étranger, 139 (1949), 135-152.
JOUSSAIN, André. Exposé critique de la philosophie de Berkeley. Paris, Boivin & Cie Éditeurs, 1921.
LOCKWOOD, Michael. « Russell, Berkeley et l’inscrutabilité de la matière ». Philosophiques, 17, no. 2 (1990), 3-28.
LUCE, A. A. Berkeley’s Immaterialism: A Commentary on His « A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge ». New York, Russell & Russell, 1968.
MCCRACKEN, Charles J. Malebranche and British Philosophy. Oxford, Clarendon Press, 1983.
MOREAU, André. La fondation de l’Immatérialisme, la méthodologie des structures dans l’immatérialisme de Berkeley, essai sur la fluidité organique d’un système. Thèse postdoctorale de 1969, présentée à l’université de Paris, 1969, Montréal, Éditions Vox Populi, 2013.
PITCHER, George. Berkeley. London, Routledge & Kegan Paul, 1977.
WINKLER, Kenneth P., ed. The Cambridge Companion to Berkeley. Cambridge, Cambridge University Press, 2005.
Les rectifications de l’orthographe de 1990 sont utilisées dans ce texte.
[1] A. A. Luce, Berkeley’s Immaterialism: A Commentary on His « A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge », New York, Russell & Russell, 1968, p. 66.
[2] André Moreau, La fondation de l’Immatérialisme, la méthodologie des structures dans l’immatérialisme de Berkeley, essai sur la fluidité organique d’un système, Montréal, Éditions Vox Populi, 2013, p. 611.
[3] George Berkeley, Œuvres, I, sous la direction de Geneviève Brykman, Paris, Presses Universitaires de France, 1985, p. 320.
[4] Ibid., p. 304.
[5] Ibid., p. 320.
[6] Ibid.
[7] Ibid., p. 320.
[8] A. A. Luce, Op. Cit., p. 62.
[9] George Berkeley, Op. Cit., p.320
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] Ibid.
[14] Ibid., p. 321
[15] Ibid.
[16] T. E. Jessop, « L’esse est percipi de Berkeley », Revue Philosophique de la France et de l’Étranger, 139 (1949), p. 160.
[17] Ibid.
[18] A. A. Luce, Op. Cit., p. 46-47.
[19] Traduction libre: « Cela est pensé; donc cela est » ou « It is thought; therefore it is ».
[20] George Berkeley, Op. Cit., p. 113-114.
[21] André Moreau, Op. Cit., p. 101.
[22] George Berkeley, Op. Cit., p. 328-329.









