38 – LE TRAVAIL

Q. Qu’est-ce que le travail?

R. Le travail, communément appelé «action extérieure effectuée sur un objet voué à la consommation», est le moyen le plus subtil et en même temps le plus abrutissant que l’homme ait inventé pour se dissimuler l’essentiel de la vie.

Q. L’homme est-il fait pour le travail?

R. Absolument pas! Cette question équivaut à demander si l’homme est naturellement orienté à l’effort. L’homme n’est pas un travailleur fait pour l’effort, mais un créateur fait pour le bonheur. Pourquoi devrait-il travailler quand il sait pertinemment qu’il est fait pour le loisir.

Q. Y a-t-il un lien entre le travail et la culpabilité?

R. Oui. Le travail est vécu par le travailleur comme une forme d’expiation qui réinvente les symboles de la servitude humaine à travers les résistances de la matière.

Q. Quelle est la meilleure attitude à adopter devant le travail?

R. Nous devons nous déshabituer progressivement de l’idée du travail en tant qu’activité productrice d’une oeuvre extérieure à l’homme qui tombe dans la catégorie de l’avoir, pour nous intéresser à notre être.

37 – LE TEMPS

Q. Qu’est-ce que le temps?

R. Le temps est un principe d’usure. Il n’est de difficulté dont le temps ne vienne à bout. Au lieu de considérer le temps comme un ennemi, il faudrait le considérer comme un allié. Le temps ne travaille pas contre l’homme, mais pour lui.

Q. Peut-on se servir du temps?

R. Oui, le temps est une des rares choses sur terre qui soit vraiment disponible. Celui qui concevrait ses projets exclusivement en fonction du temps aurait un pourcentage de réussite supérieur à la moyenne.

Q. Le temps diffère-t-il de l’éternité?

R. Non. Le temps n’est que l’éternité déployée.

Q. En quoi l’homme peut-il être aidé par le temps?

R. En ceci qu’il peut le ralentir ou l’accélérer à sa guise. Le véritable travail sur soi commence par l’intégration de la conscience intime du temps.

36 – LE SYSTÈME

Q. Qu’est-ce qui est surtout frappant dans le monde où nous vivons?

R. Tout est structuré. Chaque partie un peu composée de notre univers est un système. L’homme lui-même est un système.

Q. Les systèmes imposent-ils à l’homme de si grandes obligations?

R. Non. Les systèmes font le travail à sa place. Une fois que nous avons compris la loi de développement des systèmes, nous n’avons plus qu’à les laisser se développer tout seuls. Notre liberté consiste à savoir nous laisser porter par eux.

Q. La société n’est-elle pas elle aussi un système?

R. En effet, mais elle a été conçue de toutes pièces par l’industrie de l’homme. Les seuls systèmes qui sont défectueux sont ceux qui sont inventés par l’homme. Cette situation est absurde, car il en existe déjà assez qui fonctionnent très bien dans la nature sans que l’homme en invente d’autres qui ne fonctionnent pas.

Q. La vie est-elle un système?

R. Oui, la vie est un système. Seul l’être échappe au système. Il est la grande inconnue de la nature. L’affirmation de l’être prépare une nouvelle conception de la vie où les systèmes n’auront qu’une place restreinte. Mais tout dépend de l’éveil.

35 – LA SOCIÉTÉ

Q. En quoi consiste la société?

R. La société est une structure réactionnaire qui tend à substituer ses volontés aux libres décisions des individus. Elle est représentée par le complexe castrateur «école-famille-bureaucratie-police-église-syndicat-pègre».

Q. D’où vient l’opposition qui existe entre les individus et la société?

R. Elle vient de ce que la société ne veut pas que nous soyons nous-mêmes et qu’en décidant de l’être malgré elle nous devenons anti-sociaux. Or, nous opposer à la masse au nom de ce que nous sommes, ce n’est pas nous éloigner d’autrui, mais nous en rapprocher par un chemin plus sûr. Celui qui assume son être rencontre le principe de tous les êtres.

Q. Quelle est l’attitude de l’homme éveillé à l’égard de la société?

R. L’homme éveillé cherche à échapper à la tyrannie du milieu social en vue d’acquérir plus de liberté, plus de droits, plus de bonheur. Son but n’est pas de renverser le système en place, mais de l’utiliser. On le verra rarement se révolter contre l’ordre établi. Il cherchera plutôt à tirer parti des circonstances sociales pour faciliter ses voies. Il semblera même fraterniser avec les autorités de l’heure, mais ce sera pour mieux parvenir à ses fins. Le bois mort n’en alimente pas moins de beaux brasiers.

Q. Comment parvenir à surmonter les problèmes sociaux actuels?

R. En les ignorant systématiquement. Toute réforme sociale sera toujours insuffisante face à l’accroissement des problèmes qui la justifient. C’est en tournant le dos à la société pour former des communautés d’esprits de même famille que les individus apprendront à survivre à l’écroulement de la société. Chaque communauté devrait comporter un nombre restreint d’individus, de façon à éviter qu’elle tombe à son tour dans le piège qu’elle prétend dénoncer. Ainsi, il n’y aurait plus d’états, plus de nations, plus de puissances, mais seulement des cellules d’individus conscients.

Q. Pouvons-nous dire qu’il est impossible de changer la société?

R. Oui, tout à fait impossible, car elle est maintenue en place par une tradition conservatrice orientée à la défense du passé, en sorte que les morts sont beaucoup plus importants que les vivants dans son orientation.

Q. Que faut-il penser de l’État?

R. Ce n’est pas l’individu qui doit se mettre au service de l’état, mais l’état qui doit se mettre au service de l’individu, car l’individualité est la chose la plus importante en ce monde. Contrairement à ce que l’on pense, les véritables individus sont très rares à la surface de cette planète. Le meilleur moyen de servir le bien commun est de satisfaire les besoins individuels.

Q. Le sage craint-il le chaos social?

R. Le sage n’est pas touché par le chaos. Il s’arrange pour en tirer parti comme de toutes choses. Il se réjouit intérieurement de voir la situation sociale se détériorer, car le chaos règne quand les individus deviennent ingouvernables. Et il sait que c’est là le signe avant-coureur d’une transformation de la civilisation. Le changement qu’il n’a pas voulu s’accomplit sans lui dans la ligne de pensée qu’il aurait adoptée s’il avait décidé d’aider le changement.

Q. Peut-on dire en résumé que l’homme est l’artisan de son sort?

R. En somme, l’homme règle son destin en fonction des vibrations qu’il dégage. Toute résistance à la volonté humaine est dans l’esprit. La nature et la société ne nous résistent que parce que nous croyons à la difficulté.

Q. La perfection est-elle encore possible dans la société?

R. Dans la société actuelle, la perfection est un appareil de subversion, car elle dérange les bigots. C’est la même mentalité qui règne aujourd’hui qu’à l’époque où les citoyens d’Ephèse allèrent reconduire Héraclite aux portes de la cité en lui disant: «Que celui qui veut exceller ici aille exceller ailleurs».

Q. Quelle est la plus grave conséquence de l’influence néfaste que la société exerce sur les individus?

R. Elle leur enlève le sourire. Regardez les gens dans la rue. Rares sont ceux qui sourient. Une société qui ne permet plus aux citoyens de sourire est anti-orgasmique.

Q. À quels signes reconnaîtra-t-on que la civilisation jovialiste est sur le point de triompher?

R. On commencera à comprendre qu’un grand changement est proche quand la fête aura gagné les palais de justice, les prisons, les asiles, les parlements, les usines, le parquet de la bourse, les écoles, les églises et tous les lieux où triomphaient autrefois la solennité bourgeoise, l’incompétence satisfaite et la banalité magistrale.

34 – LA SEXUALITÉ

Q. Qu’est-ce que la sexualité?

R. La sexualité représente le mode d’expansion de l’univers dans ses diverses parties. Chez l’homme, elle constitue un mode d’être fondé dans la fécondité de la vie et la créativité psychique. Elle est davantage une ressource qu’une fonction et on doit lui donner un sens pour qu’elle soit pleinement constituée.

Q. Doit-on considérer la sexualité comme un poids sur le chemin de la réalisation ou comme une occasion d’émancipation profonde?

R. La sexualité n’est nullement ascétique. Elle constitue un accroissement physique, vital, moral et mental, un élargissement de l’expérience personnelle, transpersonnelle et interpersonnelle, une augmentation, une absorption, une introjection, une intussusception. Elle réclame donc un plaisir, une jouissance, un bonheur de plus en plus grands, et par conséquent, une prise de conscience de plus en plus compréhensive de son infinité.

Q. La sexualité peut-elle nous fournir un indice sûr du comportement général de l’homme?

R. Oui. L’attitude de l’homme à l’égard du monde s’exprime dans son comportement sexuel. A-t-il une sexualité enjouée, créatrice, féconde? Sa vision du monde est ouverte, transparente et humaine! A-t-il une sexualité terne, frustrée, culpabilisée? Sa vision du monde est bornée, confuse, inerte.

Q. Comment peut-on vivre sa sexualité sans compromis et sans concession à l’égard de la société?

R. Pour vivre pleinement sa sexualité, il faut accepter d’être soi-même sans réserve dans toutes les circonstances de la vie.

Q. Qu’est-ce que la sexualité dite normale?

R. On appelle normal le type de sexualité le plus répandu. Mais, c’est un préjugé de croire que c’est le meilleur. Il se peut que la majorité s’égare.

Q. Faut-il penser que la sexualité est méprisable parce qu’elle favorise la jouissance physique?

R. Nullement. Faire l’amour exige une grande capacité d’ouverture. L’art de la communication amoureuse dépend fondamentalement de la qualité de notre disposition envers notre être.

Q. Quelle définition pourrait-on donner de la chair dans la perspective de cette conception de la sexualité?

R. La chair n’a de sens que pour l’être qui se pâme devant sa propre exubérance physique. Ainsi, à la limite de la complaisance envers soi-même, apparaît la chair!

Q. Qu’est-ce que le couple?

R. Le couple représente une mutuelle conquête de soi à travers l’autre. Il n’existe que là où deux êtres sont décidés à demeurer eux-mêmes dans l’amour.

Q. Est-il aussi simple qu’on le croit de former un couple?

R. Non. Former un couple, c’est s’enfanter l’un l’autre, avant même de mettre des enfants au monde, c’est se laisser être mutuellement dans l’amour, c’est naître ensemble à l’être.

Q. Comment savoir si un couple est ouvert?

R. Le couple ouvert est celui qui accepte le principe de la liberté réciproque comme découlant de l’engagement total de chacun des conjoints. Il rejette par le fait même toute attitude de possession exclusive pour la remplacer par une relation de privilège qui permet la prédominance de l’attitude qui fonde l’existence du couple sur toutes celles qui rendent possible une relation à un tiers.

Q. Que vaut le couple sans le mariage?

R. Le couple est une expérience de vie; le mariage est un contrat social. Il existe beaucoup de couples qui ne sont pas mariés et beaucoup de gens mariés qui ne forment pas des couples. Ces deux réalités ne se recoupent pas nécessairement. Le couple garantit le bonheur; le mariage, la sécurité. Tout compte fait, la certitude que garantit le bonheur vaut mieux que la sécurité apportée par le mariage, car la certitude de soi rend possible l’aventure intégrale, tandis que la sécurité la tue et tue en même temps l’amour qu’elle prétend sauver.

Q. Peut-on dire que les attitudes qui fondent le couple et le mariage sont en opposition?

R. Oui, car on ne peut vouloir s’ouvrir et se refermer en même temps. C’est la fidélité au devoir et le respect de l’accord intervenu qui maintient le mariage; c’est le consentement à la liberté qui forme le couple.

Q. Mais alors, comment se fait-il que tant de mariages se rompent?

R. L’échec du mariage vient du fait qu’il est défendu de le rompre. En soulignant l’indestructibilité des liens qui unissent les époux, le mariage indique leur fragilité, puisque son rôle consiste précisément à les empêcher de se rompre.

Q. Que vaut donc encore le mariage?

R. Le mariage fondé sur un lien de possession exclusive et autoritaire est inapte à préserver les valeurs du couple moderne. Seuls des êtres non éveillés ont besoin d’un contrat pour garantir leur engagement.

Q. Qu’est-ce que la fidélité?

R. La fidélité, c’est de rester constant dans l’affirmation de son être. Elle consiste donc à pouvoir se privilégier soi-même dans le choix des relations qu’on maintient avec les autres. La fidélité ne consiste pas à accorder l’exclusivité de ses rapports sexuels à l’être qu’on aime, mais à lui demeurer présent en toutes circonstances, même à travers l’intérêt qu’on porte à un autre être.

Q. Que penser alors de l’infidélité qui consiste à faire l’amour avec une autre personne que l’être aimé?

R. Ce n’est pas être infidèle que d’agir en ce sens, surtout si l’on accepte que l’être aimé en fasse autant s’il le désire, si l’on a son consentement de principe et si l’on ne cherche pas à cacher la chose. Ce qu’on appelle l’infidélité sexuelle ne doit pas être pour un couple une raison de rompre, mais une raison de se ressourcer et de repenser son bonheur. Il est impossible que deux individus qui forment un couple n’aient aucun désir pour les êtres qui les entourent et songer à proscrire tout rapport sexuel avec eux comme le fait le mariage est irréaliste. En voulant sauver le mariage, on détruit le couple. Comme on ne peut pas empêcher les gens mariés de vivre des expériences extramaritales, il faut leur apprendre à en tirer parti au lieu de les condamner.

Q. Mais l’amour n’est-il pas possessif par essence?

R. Il l’est, non par essence, mais par habitude, à cause de l’insécurité qu’il redoute. Aimer véritablement, c’est souhaiter le bonheur de l’autre, en reconnaissant que sa liberté, et même le désir qu’il peut éprouver de s’éloigner de nous momentanément, fait aussi partie de son bonheur.

Q. Que penser des couples qui n’ont pas d’enfants?

R. Ils peuvent être créateurs à un autre niveau. Souvent la fécondité de l’être exige l’infécondité de la vie. Aucune loi ne peut imposer à l’homme une forme de créativité qu’il n’a pas choisie. Nous ne serions pas tenus d’engendrer même si la survie de l’humanité en dépendait. Il est normal de préférer la liberté au devoir.

Q. Comment se fait-il que tant de couples se sentent obligés d’avoir des enfants qu’ils ne désirent pas?

R. C’est tout simplement parce qu’ils considèrent les enfants qu’ils mettent au monde comme une justification de leurs plaisirs sexuels et comme un moyen d’acquérir l’estime de leurs semblables. Un enfant devrait être désiré, voulu, aimé avant même qu’il ne naisse. Le jovialisme ne s’oppose pas à la fécondité charnelle: il veut qu’elle soit consciente. Si les parents dorment, comment peuvent-ils éviter de mettre au monde des endormis.

Q. La famille fondée sur les liens du sang a-t-elle encore un sens?

R. Non, car elle permet trop souvent de regrouper des individus qui n’auraient pas choisi de vivre ensemble s’il en avaient eu le choix. La véritable famille n’est pas celle qui regroupe les gens selon des liens de consanguinité, mais selon des affinités psychiques, sexuelles, affectives ou spirituelles librement consenties. J’appelle famille bachique tout regroupement de personnes dont le but est le bonheur dans le sentiment d’une vision du monde partagée.

Q. Pourquoi la philosophie jovialiste insiste-t-elle beaucoup sur le rôle de la sexualité dans la vie?

R. Le jovialisme est concerné par les choses qui ont le plus de sens sur terre. Autrefois, ces choses étaient étudiées par la religion. Le point de vue de la religion sur la sexualité était fondamentalement normatif et régressif. Le jovialisme se trouve à inverser cette optique. Ce n’est que lorsque les valeurs érotiques et les valeurs religieuses coïncideront que sera opéré le grand changement tant attendu. Ce qui a toujours divisé les hommes doit les rapprocher.

Q. Qu’est-ce que l’érotisme?

R. L’érotisme est un état d’esprit qui résulte de la suspension provisoire du désir. L’homme est le seul être capable d’accepter un délai entre le besoin et la satisfaction. La sexualité, ainsi privée d’un exutoire génital, devient une puissance dont les possibilités créatrices débordent le cadre restreint de la relation coïtale. C’est le même érotisme qui, dans son désir d’hypostasier l’énergie sexuelle, a rendu possible les nus de Playboy et les apparitions de Fatima. Il y a là une force qu’on ne peut négliger quand on envisage de faire servir la sexualité à l’accomplissement de l’homme.

Q. Que doit devenir la sexualité des jovialistes?

R. Notre sexualité doit être une fête, une offrande, une prière accomplie dans le plaisir, un cérémonial psycho-magique qui transforme chaque jour de notre vie en pur rayonnement de splendeur.

Q. Quel est le rôle de l’orgasme dans la sexualité?

R. L’orgasme est le moyen que se donne l’amour pour aller à l’être. Il n’est pas une fin en soi, mais le principe d’une vision qui accompagne l’acmé de l’excitation érotique. Il peut ne pas être génital, mais il ne peut cesser d’être sexuel, même quand il nous entraîne au sommet de l’extase. Beaucoup parmi ceux qui vivent à distance d’eux-mêmes auraient intérêt à cultiver les occasions de connaître l’orgasme. L’orgasme peut devenir une thérapie susceptible de les guérir de leur mal d’être, parce qu’il révèle, dévoile, manifeste ce qui est caché. L’orgasme n’est ni tempérant, ni avare; il est prodigue et tumultueux. Étymologiquement, il signifie bouillonner d’ardeur. Seule une telle attitude peut nous aider à vivre passionnément dans la plénitude de notre être.

Q. Que faut-il penser des perversions?

R. Les perversions sont à compter parmi les comportements les plus intéressants de l’humain. Bien sûr, certaines débouchent sur de vastes conflits intérieurs comme les névroses et les psychoses. Mais au lieu de combattre ces premières manifestations de révolte contre le réel, pourquoi n’enseignerait-on pas à ceux qui en sont le siège à les utiliser et à les transformer en signes de puissance.

33 – LE RÊVE

Q. Qu’est-ce que le rêve?

R. Le rêve est le moyen par lequel l’homme se révèle à lui-même les choses qu’il redoute d’apprendre ou qu’il est encore trop faible pour assumer sans intermédiaire. Le fait que le rêve utilise des symboles pour s’exprimer montre à quel point l’homme est soucieux d’atténuer l’impact des connaissances supérieures sur son fragile cerveau.

Q. D’où vient l’importance du rêve dans la vie?

R. Le rêve est le moteur de la réalité. Il représente une exigence d’intelligibilité totale qui gouverne tout ce que nous faisons. Sans lui, il serait impossible de vivre l’Absolu dans le relatif.

Q. Quel rôle le rêve est-il appelé à jouer dans la vie future?

R. Un rôle immense! Le monde, en effet, cherche à combattre le rêve et à atténuer ses effets. La technologie voudrait supplanter le rêve, mais elle ne le peut, car elle est elle-même issue du rêve. Bientôt, ceux qui oseront proclamer l’importance du rêve seront persécutés comme de dangereux révolutionnaires.

Q. Pourquoi le jovialisme accorde-t-il autant d’importance au rêves!

R. Parce que le temps est venu de donner un visage à nos rêves!

32 – LA RELIGION

Q. Quel a été le rôle des grandes religions à travers l’histoire?

R. Leur rôle a été d’entretenir en l’homme le sens du sacré jusqu’à ce qu’il devienne suffisamment conscient pour en vivre par lui-même. On peut dire qu’elles y sont parvenues. Cependant, les moyens qu’elles ont pris pour réaliser ce but sont très contestables. Écrasé par le mystère, l’homme a renoncé à sa volonté propre pour remettre son destin entre les mains d’un Dieu inconnu, souvent mal servi par des prêtres qui, exploitant la crédulité humaine, ont utilisé leur autorité pour gouverner, alors que la religion aurait dû être l’expression d’une impossibilité de gouverner. Il en a résulté un affaiblissement progressif de la liberté humaine et l’essence de la religion, qui était de mettre l’homme en face de lui-même, a été faussée à partir du moment où il s’est cru obligé, pour assurer son salut, d’adorer un Dieu autoritaire, vindicatif et jaloux qui exigeait une compensation en douleur pour les offenses qui lui étaient faites. Ainsi naquit la conviction qu’il était possible de déplaire à Dieu et, sur le fondement d’une culpabilité individuelle et collective entretenue par des générations de pénitents, se développa la croyance qui a le plus contribué à faire régresser l’humanité et qu’on peut exprimer ainsi: la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. Comment alors ne pas accorder créance au principe antique qui déclare: Jupiter rend sages ceux qu’il veut perdre.

Q. Comment se fait-il que les religions aient contribué à entretenir l’ignorance humaine?

R. Cela est dû à ce que l’enseignement primordial ne devait être révélé qu’à quelques uns. Entraînés à croire sans comprendre, ceux qui les suivirent se regroupèrent autour d’un rituel dépourvu d’une véritable signification. C’est ainsi que naquirent les églises qui contribuèrent à dégrader l’esprit de la religion au point d’en faire une interférence psychique dans le mouvement de réconciliation de l’homme avec lui-même. Ce qui devait rapprocher les hommes, au contraire, les éloigna. Les guerres de religion sont un exemple des conséquences qu’entraîne l’incompréhension d’un principe aussi simple que l’amour du prochain.

Q. Quelle différence y a-t-il entre la religion et l’église?

R. Il y a le même rapport entre la religion comme expérience vécue et l’église comme institution qu’entre le couple et le mariage. D’un côté, il y a l’élément dynamique; de l’autre, l’élément statique.

Q. Y a-t-il un danger de rompre avec sa religion?

R. Oui, il y a un danger très grand. Chaque religion possède un égrégore puissamment chargé qui contribue à ressourcer psychiquement chacun de ses adeptes. En rompant avec elle, l’adepte, qui n’a pas pris soin de se donner un système du monde cohérent et qui se joint sans délai à un groupe dont la croyance est opposée à celle qu’il vient de quitter, risque de se voir soumis à une tension capable d’entraîner sa mort. Aussi est-il préférable de ne jamais quitter sa religion avant d’en avoir pleinement assumé toutes les possibilités. En d’autres mots, après avoir longtemps servi une cause, l’homme peut très bien apprendre à s’en servir sans avoir à la combattre.

Q. Peut-on considérer le jovialisme comme une religion?

R. Oui, si l’on entend par là que son rôle est de ramener l’homme vers son être et de lui permettre ainsi de se sentir lié aux autres en fonction de ce qu’il y a d’essentiel en lui-même. Mais ajoutons que le jovialsme ne sera jamais une église, car il doit demeurer vivant.

31- LA RÉALITÉ

Q. Qu’est-ce que la réalité?

R. La réalité est l’ensemble des choses, des gens et des événements qui entourent l’homme. Elle tend à l’uniformisation et obéit à des schèmes bien précis. La plupart des hommes lui sont entièrement soumis et se croient anormaux quand leur conduite n’est plus en accord avec elle. Or, quand on considère que la réalité, dans sa généralité empirique, n’est que du mouvement arrêté auquel on demande de servir de critère au comportement humain, on peut se demander ce que vaut l’adaptation au réel. L’homme qui cherche sans cesse à déterminer sa conduite en fonction de ses semblables devient aliéné. En s’adaptant au réel au lieu de le changer, il perd sa liberté.

Q. Ce qu’on appelle le sens du réel peut-il encore guider l’homme?

R. Non. Quand la réalité est pourrie, tout compromis avec elle est amoindrissant. Il faut lutter contre le réel pour imposer le rêve intérieur à l’inertie de ce qui est mort.

Q. Que penser de l’attitude des réalistes qui définissent la vérité par la conformité de la pensée au réel?

R. La vérité qu’ils prétendent dévoiler ainsi n’est qu’une pâle copie d’un monde déjà privé de profondeur. Jamais l’esprit ne sera mesuré par le réel; il a en soi sa propre mesure.

30 – LA RÉALISATION

Q. Qu’est-ce que la réalisation?

R. Être réalisé, c’est être parvenu à un suprême degré de développement, d’équilibre et d’harmonie, c’est sentir en soi la présence perpétuelle d’une vie supérieure à la vie mortelle, c’est connaître le bonheur infini que rien ne peut altérer.

Q. Quand on commence à se découvrir, est-on encore loin de la réalisation?

R. La découverte de soi est une chose; la réalisation de soi en est une autre. Il ne suffit pas de savoir qui l’on est. Si l’on n’est rien, une telle découverte ne mène pas très loin. Il faut savoir travailler sur soi et se laisser être intégralement.

Q. Peut-on aider la réalisation?

R. La base de la réalisation complète est dans la prétention absolue. Celui qui prétend n’être rien et cherche à passer pour rien, comme le souhaite l’auteur de l’Imitation, n’est rien. Il faut jouer à être ce que l’on veut devenir. C’est le seul moyen de mettre en marche les mécanismes d’identification, de participation et de transfert susceptibles de nous rapprocher de notre être.

Q. Que faut-il faire pour se réaliser?

R. Trois choses sont nécessaires à la réalisation: un but, un système, une oeuvre. Si l’une de ces trois choses vient à manquer, la réalisation n’est pas complète.

Q. Une des conditions fondamentales de la réalisation ne consiste-t-elle pas à garder constamment ce but à l’esprit?

R. En effet, ce qui domine l’esprit ne peut que se réaliser. L’homme devient ce qu’il pense, ce qu’il rêve, ce qu’il cherche.

Q. La réalisation telle que vous en parlez élimine-t-elle la considération de Dieu?

R. Tant que nous ne sommes pas réalisés, Dieu semble différent de nous. Mais dès que nous atteignons à la réalisation, l’altérité s’évanouit. La réalisation, c’est l’identité. La non-réalisation, c’est la dualité.

Q. Peut-on reconnaître l’homme réalisé à un indice sûr?

R. L’homme réalisé est celui qui est capable de garder les yeux fixés sur soi quoi qu’il arrive. Ce n’est pas nécessairement celui qui n’entend plus rien parce qu’il est trop absorbé dans une profonde méditation. C’est plutôt celui qui entend tout sans cesser d’être à l’écoute de lui-même.

Q. Est-il nécessaire de renoncer à quoi que ce soit pour se réaliser?

R. Non! Celui qui croit devoir renoncer à quelque chose pour se réaliser perd son temps. La voie véritable n’est pas celle du renoncement, mais celle du plaisir. La réalisation s’obtient, non par des sacrifices, mais par la satisfaction de tous les désirs volontairement conscients.

Q. Quelle évidence intime permet donc à l’homme de savoir qu’il est réalisé?

R. L’homme découvre qu’il est réalisé quand, après avoir été longtemps un pion qu’on déplace sur l’échiquier de l’existence, il comprend enfin qu’il est le joueur qui déplace les pièces.

Q. Est-il possible de s’éloigner du but sur le chemin de la réalisation?

R. Souvent c’est faire un progrès que de sembler s’éloigner du but. Celui qui veut franchir un ravin profond et escarpé doit parfois descendre bien bas dans l’abîme pour remonter la falaise opposée. Mais pendant qu’il descend et semble s’éloigner du but, c’est alors qu’il s’en rapproche. Et l’obstacle ne cessera d’exister qu’une fois qu’il l’aura entièrement vaincu.

Q. Comment savoir qu’on est prêt pour la réalisation?

R. Attendez-vous quelque chose? Croyez-vous en l’impossible? Avez-vous un rêve? Êtes-vous capables d’y croire toute une vie et d’être prêts à mourir sans l’avoir réalisé, mais aussi sans regretter d’y avoir cru? Alors vous ne pouvez plus douter.

Q. N’y a-t-il pas de grands obstacles qui empêchent l’homme d’être lui-même?

R. C’est l’homme lui-même, par crainte de l’inconnu, qui soulève devant lui les plus grands obstacles à sa réalisation. On dirait qu’il ne peut s’habituer à l’idée que tout est facile.

Q. Y a-t-il une méthode privilégiée qui mène à la réalisation?

R. Il n’y a pas de méthode privilégiée pour réussir. Tous les chemins mènent à l’être. Il est faux de penser qu’on y arrivera plus vite avec un maître ou en s’affiliant à une école. La volonté consciente indéfectible suffit. Parfois même il vaut mieux ne pas avoir de méthode du tout et procéder par instinct, car celui-ci est un guide sûr quand le mental s’égare.

Q. Est-il bon de consacrer beaucoup de temps aux moyens sur le chemin de la réalisation?

R. Se soucier des moyens est la façon la plus sûre de s’éloigner du but. Gardez les yeux fixés sur le but. Les moyens viendront par surcroît.

Q. Faut-il respecter les étapes de la réalisation?

R. La volonté de procéder par étapes pour parvenir au but n’est qu’un délai qu’on s’accorde parce que le but nous effraie.

Q. En quel sens est-il important de se consacrer à une oeuvre pour se réaliser?

R. L’oeuvre sur laquelle on travaille galvanise l’énergie de l’être. Par elle, s’opère la lente transmutation des facultés. De là, naît le paradoxe. Nous sommes destinés à vivre sans nos oeuvres et pourtant chacun est fils de ses oeuvres.

Q. Comment se fait-il que certains hommes cherchent toute une vie sans trouver véritablement?

R. Il faut nous comporter comme si nous avions vraiment trouvé; c’est la clé du succès. Ce qui fait que l’homme est suprêmement capable de trouver, c’est le fantastique pouvoir de miner ce qu’il cherche.

Q. La réalisation exige-t-elle beaucoup d’effort de la part de l’adepte?

R. Non. L’effort est le signe de l’erreur. Ce n’est pas parce qu’on fait un effort qu’on est justifié. Les grandes choses se font facilement.

Q. Est-il possible de rencontrer la contradiction sur le sentier?

R. Oui, cela arrive fréquemment. Mais il ne faut pas chercher à résoudre la contradiction. Celui qui peut supporter la contradiction sans effort possède la plus grande force.

Q. Que faut-il penser du sacrifice?

R. Tout sacrifice est vain. Il y a toujours un autre moyen de réaliser quelque chose. Il faut substituer la Rose à la Croix.

Q. Y a-t-il un rapport nécessaire entre la seconde naissance et la réalisation?

R. Oui. Il faut naître une seconde fois pour être vraiment différent des animaux. La plupart des hommes ne naissent qu’une fois et abandonnent au destin le meilleur d’eux-mêmes pour en faire d’autres hommes.

Q. Quel est le destin de l’homme?

R. Notre destin d’homme est que nous soyons des Gengis Khan psychiques, des Tamerlan spirituels, c’est-à-dire que nous mettions l’énergie du meurtre au service de la beauté et de la douceur.

Q. La réalisation permet-elle à un homme d’aider ses semblables?

R. Certainement, car, pour donner de soi-même, il faut être. Toutefois, l’homme réalisé se garde d’être charitable. Ce qui importe, ce n’est pas d’aider les autres, mais de les mettre au défi de s’aider eux-mêmes.

Q. Comment définir l’équilibre auquel conduit la réalisation?

R. L’équilibre ainsi atteint n’est pas un état idéal exprimant une absence de tensions. Souvent, il est constitué de déséquilibres qui s’annulent.

Q. L’homme qui grandit en sagesse doit-il mépriser son corps, ses anciennes habitudes, la sexualité?

R. Ce n’est pas par l’exclusion des niveaux primitifs de l’être qu’on s’élève vraiment, mais par leur inclusion. Tout est noble en l’homme, même le crime; tout concourt à sa fin. Seul le temps mesure la perfection et définit son essence.

29 – LE POUVOIR

Q. Qu’est-ce que le pouvoir?

R. Le pouvoir est ce qui permet de faire. Par conséquent, la politique, l’amour, la peur ne sont pas des pouvoirs. Pour faire il faut être.

Q. Que faut-il penser du pouvoir?

R. Si l’on vous demande: quel est votre pouvoir? répondez: Être est mon pouvoir! Si l’on vous demande: quelle preuve avez-vous de ce que vous avancez? répondez: Être est une preuve!

Q. Être un homme de pouvoir signifie-t-il que l’on soit sans faiblesse?

R. Non. Tout homme a des faiblesses, mais il lui appartient de faire qu’elles deviennent sa force.

Q. Est-il nécessaire de changer pour acquérir le pouvoir?

R. Non, il est peu utile de chercher à se réformer soi-même. Il faut plutôt tout mettre en action pour acquérir le pouvoir. Ce qui compte c’est le but visé. Quand un homme a un but, sa vie s’agence comme par enchantement autour de ce but. Les détails n’intéressent pas l’homme pressé.

Q. Certains disent que le seul pouvoir véritable est de faire la volonté de Dieu. Que penser de cette allégation?

R. Elle n’est pas d’un grand secours dans l’action, car la majorité des gens ne savent pas qui est Dieu, et, encore moins, ce que peut être sa volonté. Ils n’ont aucune idée de ce que peut représenter la volonté d’un autre, car ils ne connaissent même pas la leur.

Q. Est-il vrai que les sciences occultes peuvent aider à acquérir le pouvoir?

R. Définitivement. Mais elles ne sont pas la cause déterminante de cette acquisition. Leur but est surtout de sécuriser l’adepte qui exécute le travail sur soi. Seule la volonté consciente est cause de pouvoir. Aucune initiation ne peut le donner.