35 – LA SOCIÉTÉ

Q. En quoi consiste la société?

R. La société est une structure réactionnaire qui tend à substituer ses volontés aux libres décisions des individus. Elle est représentée par le complexe castrateur «école-famille-bureaucratie-police-église-syndicat-pègre».

Q. D’où vient l’opposition qui existe entre les individus et la société?

R. Elle vient de ce que la société ne veut pas que nous soyons nous-mêmes et qu’en décidant de l’être malgré elle nous devenons anti-sociaux. Or, nous opposer à la masse au nom de ce que nous sommes, ce n’est pas nous éloigner d’autrui, mais nous en rapprocher par un chemin plus sûr. Celui qui assume son être rencontre le principe de tous les êtres.

Q. Quelle est l’attitude de l’homme éveillé à l’égard de la société?

R. L’homme éveillé cherche à échapper à la tyrannie du milieu social en vue d’acquérir plus de liberté, plus de droits, plus de bonheur. Son but n’est pas de renverser le système en place, mais de l’utiliser. On le verra rarement se révolter contre l’ordre établi. Il cherchera plutôt à tirer parti des circonstances sociales pour faciliter ses voies. Il semblera même fraterniser avec les autorités de l’heure, mais ce sera pour mieux parvenir à ses fins. Le bois mort n’en alimente pas moins de beaux brasiers.

Q. Comment parvenir à surmonter les problèmes sociaux actuels?

R. En les ignorant systématiquement. Toute réforme sociale sera toujours insuffisante face à l’accroissement des problèmes qui la justifient. C’est en tournant le dos à la société pour former des communautés d’esprits de même famille que les individus apprendront à survivre à l’écroulement de la société. Chaque communauté devrait comporter un nombre restreint d’individus, de façon à éviter qu’elle tombe à son tour dans le piège qu’elle prétend dénoncer. Ainsi, il n’y aurait plus d’états, plus de nations, plus de puissances, mais seulement des cellules d’individus conscients.

Q. Pouvons-nous dire qu’il est impossible de changer la société?

R. Oui, tout à fait impossible, car elle est maintenue en place par une tradition conservatrice orientée à la défense du passé, en sorte que les morts sont beaucoup plus importants que les vivants dans son orientation.

Q. Que faut-il penser de l’État?

R. Ce n’est pas l’individu qui doit se mettre au service de l’état, mais l’état qui doit se mettre au service de l’individu, car l’individualité est la chose la plus importante en ce monde. Contrairement à ce que l’on pense, les véritables individus sont très rares à la surface de cette planète. Le meilleur moyen de servir le bien commun est de satisfaire les besoins individuels.

Q. Le sage craint-il le chaos social?

R. Le sage n’est pas touché par le chaos. Il s’arrange pour en tirer parti comme de toutes choses. Il se réjouit intérieurement de voir la situation sociale se détériorer, car le chaos règne quand les individus deviennent ingouvernables. Et il sait que c’est là le signe avant-coureur d’une transformation de la civilisation. Le changement qu’il n’a pas voulu s’accomplit sans lui dans la ligne de pensée qu’il aurait adoptée s’il avait décidé d’aider le changement.

Q. Peut-on dire en résumé que l’homme est l’artisan de son sort?

R. En somme, l’homme règle son destin en fonction des vibrations qu’il dégage. Toute résistance à la volonté humaine est dans l’esprit. La nature et la société ne nous résistent que parce que nous croyons à la difficulté.

Q. La perfection est-elle encore possible dans la société?

R. Dans la société actuelle, la perfection est un appareil de subversion, car elle dérange les bigots. C’est la même mentalité qui règne aujourd’hui qu’à l’époque où les citoyens d’Ephèse allèrent reconduire Héraclite aux portes de la cité en lui disant: «Que celui qui veut exceller ici aille exceller ailleurs».

Q. Quelle est la plus grave conséquence de l’influence néfaste que la société exerce sur les individus?

R. Elle leur enlève le sourire. Regardez les gens dans la rue. Rares sont ceux qui sourient. Une société qui ne permet plus aux citoyens de sourire est anti-orgasmique.

Q. À quels signes reconnaîtra-t-on que la civilisation jovialiste est sur le point de triompher?

R. On commencera à comprendre qu’un grand changement est proche quand la fête aura gagné les palais de justice, les prisons, les asiles, les parlements, les usines, le parquet de la bourse, les écoles, les églises et tous les lieux où triomphaient autrefois la solennité bourgeoise, l’incompétence satisfaite et la banalité magistrale.