34 – LA SEXUALITÉ

Q. Qu’est-ce que la sexualité?

R. La sexualité représente le mode d’expansion de l’univers dans ses diverses parties. Chez l’homme, elle constitue un mode d’être fondé dans la fécondité de la vie et la créativité psychique. Elle est davantage une ressource qu’une fonction et on doit lui donner un sens pour qu’elle soit pleinement constituée.

Q. Doit-on considérer la sexualité comme un poids sur le chemin de la réalisation ou comme une occasion d’émancipation profonde?

R. La sexualité n’est nullement ascétique. Elle constitue un accroissement physique, vital, moral et mental, un élargissement de l’expérience personnelle, transpersonnelle et interpersonnelle, une augmentation, une absorption, une introjection, une intussusception. Elle réclame donc un plaisir, une jouissance, un bonheur de plus en plus grands, et par conséquent, une prise de conscience de plus en plus compréhensive de son infinité.

Q. La sexualité peut-elle nous fournir un indice sûr du comportement général de l’homme?

R. Oui. L’attitude de l’homme à l’égard du monde s’exprime dans son comportement sexuel. A-t-il une sexualité enjouée, créatrice, féconde? Sa vision du monde est ouverte, transparente et humaine! A-t-il une sexualité terne, frustrée, culpabilisée? Sa vision du monde est bornée, confuse, inerte.

Q. Comment peut-on vivre sa sexualité sans compromis et sans concession à l’égard de la société?

R. Pour vivre pleinement sa sexualité, il faut accepter d’être soi-même sans réserve dans toutes les circonstances de la vie.

Q. Qu’est-ce que la sexualité dite normale?

R. On appelle normal le type de sexualité le plus répandu. Mais, c’est un préjugé de croire que c’est le meilleur. Il se peut que la majorité s’égare.

Q. Faut-il penser que la sexualité est méprisable parce qu’elle favorise la jouissance physique?

R. Nullement. Faire l’amour exige une grande capacité d’ouverture. L’art de la communication amoureuse dépend fondamentalement de la qualité de notre disposition envers notre être.

Q. Quelle définition pourrait-on donner de la chair dans la perspective de cette conception de la sexualité?

R. La chair n’a de sens que pour l’être qui se pâme devant sa propre exubérance physique. Ainsi, à la limite de la complaisance envers soi-même, apparaît la chair!

Q. Qu’est-ce que le couple?

R. Le couple représente une mutuelle conquête de soi à travers l’autre. Il n’existe que là où deux êtres sont décidés à demeurer eux-mêmes dans l’amour.

Q. Est-il aussi simple qu’on le croit de former un couple?

R. Non. Former un couple, c’est s’enfanter l’un l’autre, avant même de mettre des enfants au monde, c’est se laisser être mutuellement dans l’amour, c’est naître ensemble à l’être.

Q. Comment savoir si un couple est ouvert?

R. Le couple ouvert est celui qui accepte le principe de la liberté réciproque comme découlant de l’engagement total de chacun des conjoints. Il rejette par le fait même toute attitude de possession exclusive pour la remplacer par une relation de privilège qui permet la prédominance de l’attitude qui fonde l’existence du couple sur toutes celles qui rendent possible une relation à un tiers.

Q. Que vaut le couple sans le mariage?

R. Le couple est une expérience de vie; le mariage est un contrat social. Il existe beaucoup de couples qui ne sont pas mariés et beaucoup de gens mariés qui ne forment pas des couples. Ces deux réalités ne se recoupent pas nécessairement. Le couple garantit le bonheur; le mariage, la sécurité. Tout compte fait, la certitude que garantit le bonheur vaut mieux que la sécurité apportée par le mariage, car la certitude de soi rend possible l’aventure intégrale, tandis que la sécurité la tue et tue en même temps l’amour qu’elle prétend sauver.

Q. Peut-on dire que les attitudes qui fondent le couple et le mariage sont en opposition?

R. Oui, car on ne peut vouloir s’ouvrir et se refermer en même temps. C’est la fidélité au devoir et le respect de l’accord intervenu qui maintient le mariage; c’est le consentement à la liberté qui forme le couple.

Q. Mais alors, comment se fait-il que tant de mariages se rompent?

R. L’échec du mariage vient du fait qu’il est défendu de le rompre. En soulignant l’indestructibilité des liens qui unissent les époux, le mariage indique leur fragilité, puisque son rôle consiste précisément à les empêcher de se rompre.

Q. Que vaut donc encore le mariage?

R. Le mariage fondé sur un lien de possession exclusive et autoritaire est inapte à préserver les valeurs du couple moderne. Seuls des êtres non éveillés ont besoin d’un contrat pour garantir leur engagement.

Q. Qu’est-ce que la fidélité?

R. La fidélité, c’est de rester constant dans l’affirmation de son être. Elle consiste donc à pouvoir se privilégier soi-même dans le choix des relations qu’on maintient avec les autres. La fidélité ne consiste pas à accorder l’exclusivité de ses rapports sexuels à l’être qu’on aime, mais à lui demeurer présent en toutes circonstances, même à travers l’intérêt qu’on porte à un autre être.

Q. Que penser alors de l’infidélité qui consiste à faire l’amour avec une autre personne que l’être aimé?

R. Ce n’est pas être infidèle que d’agir en ce sens, surtout si l’on accepte que l’être aimé en fasse autant s’il le désire, si l’on a son consentement de principe et si l’on ne cherche pas à cacher la chose. Ce qu’on appelle l’infidélité sexuelle ne doit pas être pour un couple une raison de rompre, mais une raison de se ressourcer et de repenser son bonheur. Il est impossible que deux individus qui forment un couple n’aient aucun désir pour les êtres qui les entourent et songer à proscrire tout rapport sexuel avec eux comme le fait le mariage est irréaliste. En voulant sauver le mariage, on détruit le couple. Comme on ne peut pas empêcher les gens mariés de vivre des expériences extramaritales, il faut leur apprendre à en tirer parti au lieu de les condamner.

Q. Mais l’amour n’est-il pas possessif par essence?

R. Il l’est, non par essence, mais par habitude, à cause de l’insécurité qu’il redoute. Aimer véritablement, c’est souhaiter le bonheur de l’autre, en reconnaissant que sa liberté, et même le désir qu’il peut éprouver de s’éloigner de nous momentanément, fait aussi partie de son bonheur.

Q. Que penser des couples qui n’ont pas d’enfants?

R. Ils peuvent être créateurs à un autre niveau. Souvent la fécondité de l’être exige l’infécondité de la vie. Aucune loi ne peut imposer à l’homme une forme de créativité qu’il n’a pas choisie. Nous ne serions pas tenus d’engendrer même si la survie de l’humanité en dépendait. Il est normal de préférer la liberté au devoir.

Q. Comment se fait-il que tant de couples se sentent obligés d’avoir des enfants qu’ils ne désirent pas?

R. C’est tout simplement parce qu’ils considèrent les enfants qu’ils mettent au monde comme une justification de leurs plaisirs sexuels et comme un moyen d’acquérir l’estime de leurs semblables. Un enfant devrait être désiré, voulu, aimé avant même qu’il ne naisse. Le jovialisme ne s’oppose pas à la fécondité charnelle: il veut qu’elle soit consciente. Si les parents dorment, comment peuvent-ils éviter de mettre au monde des endormis.

Q. La famille fondée sur les liens du sang a-t-elle encore un sens?

R. Non, car elle permet trop souvent de regrouper des individus qui n’auraient pas choisi de vivre ensemble s’il en avaient eu le choix. La véritable famille n’est pas celle qui regroupe les gens selon des liens de consanguinité, mais selon des affinités psychiques, sexuelles, affectives ou spirituelles librement consenties. J’appelle famille bachique tout regroupement de personnes dont le but est le bonheur dans le sentiment d’une vision du monde partagée.

Q. Pourquoi la philosophie jovialiste insiste-t-elle beaucoup sur le rôle de la sexualité dans la vie?

R. Le jovialisme est concerné par les choses qui ont le plus de sens sur terre. Autrefois, ces choses étaient étudiées par la religion. Le point de vue de la religion sur la sexualité était fondamentalement normatif et régressif. Le jovialisme se trouve à inverser cette optique. Ce n’est que lorsque les valeurs érotiques et les valeurs religieuses coïncideront que sera opéré le grand changement tant attendu. Ce qui a toujours divisé les hommes doit les rapprocher.

Q. Qu’est-ce que l’érotisme?

R. L’érotisme est un état d’esprit qui résulte de la suspension provisoire du désir. L’homme est le seul être capable d’accepter un délai entre le besoin et la satisfaction. La sexualité, ainsi privée d’un exutoire génital, devient une puissance dont les possibilités créatrices débordent le cadre restreint de la relation coïtale. C’est le même érotisme qui, dans son désir d’hypostasier l’énergie sexuelle, a rendu possible les nus de Playboy et les apparitions de Fatima. Il y a là une force qu’on ne peut négliger quand on envisage de faire servir la sexualité à l’accomplissement de l’homme.

Q. Que doit devenir la sexualité des jovialistes?

R. Notre sexualité doit être une fête, une offrande, une prière accomplie dans le plaisir, un cérémonial psycho-magique qui transforme chaque jour de notre vie en pur rayonnement de splendeur.

Q. Quel est le rôle de l’orgasme dans la sexualité?

R. L’orgasme est le moyen que se donne l’amour pour aller à l’être. Il n’est pas une fin en soi, mais le principe d’une vision qui accompagne l’acmé de l’excitation érotique. Il peut ne pas être génital, mais il ne peut cesser d’être sexuel, même quand il nous entraîne au sommet de l’extase. Beaucoup parmi ceux qui vivent à distance d’eux-mêmes auraient intérêt à cultiver les occasions de connaître l’orgasme. L’orgasme peut devenir une thérapie susceptible de les guérir de leur mal d’être, parce qu’il révèle, dévoile, manifeste ce qui est caché. L’orgasme n’est ni tempérant, ni avare; il est prodigue et tumultueux. Étymologiquement, il signifie bouillonner d’ardeur. Seule une telle attitude peut nous aider à vivre passionnément dans la plénitude de notre être.

Q. Que faut-il penser des perversions?

R. Les perversions sont à compter parmi les comportements les plus intéressants de l’humain. Bien sûr, certaines débouchent sur de vastes conflits intérieurs comme les névroses et les psychoses. Mais au lieu de combattre ces premières manifestations de révolte contre le réel, pourquoi n’enseignerait-on pas à ceux qui en sont le siège à les utiliser et à les transformer en signes de puissance.