32 – LA RELIGION

Q. Quel a été le rôle des grandes religions à travers l’histoire?

R. Leur rôle a été d’entretenir en l’homme le sens du sacré jusqu’à ce qu’il devienne suffisamment conscient pour en vivre par lui-même. On peut dire qu’elles y sont parvenues. Cependant, les moyens qu’elles ont pris pour réaliser ce but sont très contestables. Écrasé par le mystère, l’homme a renoncé à sa volonté propre pour remettre son destin entre les mains d’un Dieu inconnu, souvent mal servi par des prêtres qui, exploitant la crédulité humaine, ont utilisé leur autorité pour gouverner, alors que la religion aurait dû être l’expression d’une impossibilité de gouverner. Il en a résulté un affaiblissement progressif de la liberté humaine et l’essence de la religion, qui était de mettre l’homme en face de lui-même, a été faussée à partir du moment où il s’est cru obligé, pour assurer son salut, d’adorer un Dieu autoritaire, vindicatif et jaloux qui exigeait une compensation en douleur pour les offenses qui lui étaient faites. Ainsi naquit la conviction qu’il était possible de déplaire à Dieu et, sur le fondement d’une culpabilité individuelle et collective entretenue par des générations de pénitents, se développa la croyance qui a le plus contribué à faire régresser l’humanité et qu’on peut exprimer ainsi: la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. Comment alors ne pas accorder créance au principe antique qui déclare: Jupiter rend sages ceux qu’il veut perdre.

Q. Comment se fait-il que les religions aient contribué à entretenir l’ignorance humaine?

R. Cela est dû à ce que l’enseignement primordial ne devait être révélé qu’à quelques uns. Entraînés à croire sans comprendre, ceux qui les suivirent se regroupèrent autour d’un rituel dépourvu d’une véritable signification. C’est ainsi que naquirent les églises qui contribuèrent à dégrader l’esprit de la religion au point d’en faire une interférence psychique dans le mouvement de réconciliation de l’homme avec lui-même. Ce qui devait rapprocher les hommes, au contraire, les éloigna. Les guerres de religion sont un exemple des conséquences qu’entraîne l’incompréhension d’un principe aussi simple que l’amour du prochain.

Q. Quelle différence y a-t-il entre la religion et l’église?

R. Il y a le même rapport entre la religion comme expérience vécue et l’église comme institution qu’entre le couple et le mariage. D’un côté, il y a l’élément dynamique; de l’autre, l’élément statique.

Q. Y a-t-il un danger de rompre avec sa religion?

R. Oui, il y a un danger très grand. Chaque religion possède un égrégore puissamment chargé qui contribue à ressourcer psychiquement chacun de ses adeptes. En rompant avec elle, l’adepte, qui n’a pas pris soin de se donner un système du monde cohérent et qui se joint sans délai à un groupe dont la croyance est opposée à celle qu’il vient de quitter, risque de se voir soumis à une tension capable d’entraîner sa mort. Aussi est-il préférable de ne jamais quitter sa religion avant d’en avoir pleinement assumé toutes les possibilités. En d’autres mots, après avoir longtemps servi une cause, l’homme peut très bien apprendre à s’en servir sans avoir à la combattre.

Q. Peut-on considérer le jovialisme comme une religion?

R. Oui, si l’on entend par là que son rôle est de ramener l’homme vers son être et de lui permettre ainsi de se sentir lié aux autres en fonction de ce qu’il y a d’essentiel en lui-même. Mais ajoutons que le jovialsme ne sera jamais une église, car il doit demeurer vivant.