30 – LA RÉALISATION

Q. Qu’est-ce que la réalisation?

R. Être réalisé, c’est être parvenu à un suprême degré de développement, d’équilibre et d’harmonie, c’est sentir en soi la présence perpétuelle d’une vie supérieure à la vie mortelle, c’est connaître le bonheur infini que rien ne peut altérer.

Q. Quand on commence à se découvrir, est-on encore loin de la réalisation?

R. La découverte de soi est une chose; la réalisation de soi en est une autre. Il ne suffit pas de savoir qui l’on est. Si l’on n’est rien, une telle découverte ne mène pas très loin. Il faut savoir travailler sur soi et se laisser être intégralement.

Q. Peut-on aider la réalisation?

R. La base de la réalisation complète est dans la prétention absolue. Celui qui prétend n’être rien et cherche à passer pour rien, comme le souhaite l’auteur de l’Imitation, n’est rien. Il faut jouer à être ce que l’on veut devenir. C’est le seul moyen de mettre en marche les mécanismes d’identification, de participation et de transfert susceptibles de nous rapprocher de notre être.

Q. Que faut-il faire pour se réaliser?

R. Trois choses sont nécessaires à la réalisation: un but, un système, une oeuvre. Si l’une de ces trois choses vient à manquer, la réalisation n’est pas complète.

Q. Une des conditions fondamentales de la réalisation ne consiste-t-elle pas à garder constamment ce but à l’esprit?

R. En effet, ce qui domine l’esprit ne peut que se réaliser. L’homme devient ce qu’il pense, ce qu’il rêve, ce qu’il cherche.

Q. La réalisation telle que vous en parlez élimine-t-elle la considération de Dieu?

R. Tant que nous ne sommes pas réalisés, Dieu semble différent de nous. Mais dès que nous atteignons à la réalisation, l’altérité s’évanouit. La réalisation, c’est l’identité. La non-réalisation, c’est la dualité.

Q. Peut-on reconnaître l’homme réalisé à un indice sûr?

R. L’homme réalisé est celui qui est capable de garder les yeux fixés sur soi quoi qu’il arrive. Ce n’est pas nécessairement celui qui n’entend plus rien parce qu’il est trop absorbé dans une profonde méditation. C’est plutôt celui qui entend tout sans cesser d’être à l’écoute de lui-même.

Q. Est-il nécessaire de renoncer à quoi que ce soit pour se réaliser?

R. Non! Celui qui croit devoir renoncer à quelque chose pour se réaliser perd son temps. La voie véritable n’est pas celle du renoncement, mais celle du plaisir. La réalisation s’obtient, non par des sacrifices, mais par la satisfaction de tous les désirs volontairement conscients.

Q. Quelle évidence intime permet donc à l’homme de savoir qu’il est réalisé?

R. L’homme découvre qu’il est réalisé quand, après avoir été longtemps un pion qu’on déplace sur l’échiquier de l’existence, il comprend enfin qu’il est le joueur qui déplace les pièces.

Q. Est-il possible de s’éloigner du but sur le chemin de la réalisation?

R. Souvent c’est faire un progrès que de sembler s’éloigner du but. Celui qui veut franchir un ravin profond et escarpé doit parfois descendre bien bas dans l’abîme pour remonter la falaise opposée. Mais pendant qu’il descend et semble s’éloigner du but, c’est alors qu’il s’en rapproche. Et l’obstacle ne cessera d’exister qu’une fois qu’il l’aura entièrement vaincu.

Q. Comment savoir qu’on est prêt pour la réalisation?

R. Attendez-vous quelque chose? Croyez-vous en l’impossible? Avez-vous un rêve? Êtes-vous capables d’y croire toute une vie et d’être prêts à mourir sans l’avoir réalisé, mais aussi sans regretter d’y avoir cru? Alors vous ne pouvez plus douter.

Q. N’y a-t-il pas de grands obstacles qui empêchent l’homme d’être lui-même?

R. C’est l’homme lui-même, par crainte de l’inconnu, qui soulève devant lui les plus grands obstacles à sa réalisation. On dirait qu’il ne peut s’habituer à l’idée que tout est facile.

Q. Y a-t-il une méthode privilégiée qui mène à la réalisation?

R. Il n’y a pas de méthode privilégiée pour réussir. Tous les chemins mènent à l’être. Il est faux de penser qu’on y arrivera plus vite avec un maître ou en s’affiliant à une école. La volonté consciente indéfectible suffit. Parfois même il vaut mieux ne pas avoir de méthode du tout et procéder par instinct, car celui-ci est un guide sûr quand le mental s’égare.

Q. Est-il bon de consacrer beaucoup de temps aux moyens sur le chemin de la réalisation?

R. Se soucier des moyens est la façon la plus sûre de s’éloigner du but. Gardez les yeux fixés sur le but. Les moyens viendront par surcroît.

Q. Faut-il respecter les étapes de la réalisation?

R. La volonté de procéder par étapes pour parvenir au but n’est qu’un délai qu’on s’accorde parce que le but nous effraie.

Q. En quel sens est-il important de se consacrer à une oeuvre pour se réaliser?

R. L’oeuvre sur laquelle on travaille galvanise l’énergie de l’être. Par elle, s’opère la lente transmutation des facultés. De là, naît le paradoxe. Nous sommes destinés à vivre sans nos oeuvres et pourtant chacun est fils de ses oeuvres.

Q. Comment se fait-il que certains hommes cherchent toute une vie sans trouver véritablement?

R. Il faut nous comporter comme si nous avions vraiment trouvé; c’est la clé du succès. Ce qui fait que l’homme est suprêmement capable de trouver, c’est le fantastique pouvoir de miner ce qu’il cherche.

Q. La réalisation exige-t-elle beaucoup d’effort de la part de l’adepte?

R. Non. L’effort est le signe de l’erreur. Ce n’est pas parce qu’on fait un effort qu’on est justifié. Les grandes choses se font facilement.

Q. Est-il possible de rencontrer la contradiction sur le sentier?

R. Oui, cela arrive fréquemment. Mais il ne faut pas chercher à résoudre la contradiction. Celui qui peut supporter la contradiction sans effort possède la plus grande force.

Q. Que faut-il penser du sacrifice?

R. Tout sacrifice est vain. Il y a toujours un autre moyen de réaliser quelque chose. Il faut substituer la Rose à la Croix.

Q. Y a-t-il un rapport nécessaire entre la seconde naissance et la réalisation?

R. Oui. Il faut naître une seconde fois pour être vraiment différent des animaux. La plupart des hommes ne naissent qu’une fois et abandonnent au destin le meilleur d’eux-mêmes pour en faire d’autres hommes.

Q. Quel est le destin de l’homme?

R. Notre destin d’homme est que nous soyons des Gengis Khan psychiques, des Tamerlan spirituels, c’est-à-dire que nous mettions l’énergie du meurtre au service de la beauté et de la douceur.

Q. La réalisation permet-elle à un homme d’aider ses semblables?

R. Certainement, car, pour donner de soi-même, il faut être. Toutefois, l’homme réalisé se garde d’être charitable. Ce qui importe, ce n’est pas d’aider les autres, mais de les mettre au défi de s’aider eux-mêmes.

Q. Comment définir l’équilibre auquel conduit la réalisation?

R. L’équilibre ainsi atteint n’est pas un état idéal exprimant une absence de tensions. Souvent, il est constitué de déséquilibres qui s’annulent.

Q. L’homme qui grandit en sagesse doit-il mépriser son corps, ses anciennes habitudes, la sexualité?

R. Ce n’est pas par l’exclusion des niveaux primitifs de l’être qu’on s’élève vraiment, mais par leur inclusion. Tout est noble en l’homme, même le crime; tout concourt à sa fin. Seul le temps mesure la perfection et définit son essence.