27 – LE PLAISIR

Q. Qu’est-ce que le plaisir?

R. Le plaisir est un état d’équilibre qui résulte de la satisfaction d’une tendance. Croire que l’équilibre serait de n’éprouver ni plaisir ni douleur est une aberration, car l’équilibre résulte de tensions qui s’annulent. Le plaisir en ce sens représente une état d’expansion de l’être, plus sensuel que la joie peut-être, moins durable que le bonheur sans doute, mais définitivement plus stimulant, plus spectaculaire et plus insaisissable que toute autre forme d’affection.

Q. Le plaisir peut-il être l’objet d’une sanction morale?

R. Non. Le plaisir n’est ni bon ni mauvais. Il est savoureux.

Q. Est-il vrai que le plaisir et le bonheur sont en opposition?

R. Non. Le plaisir mène plus facilement au bonheur que la douleur. Celui qui jouit pense inévitablement à éterniser son plaisir. S’il n’y parvient pas, c’est par ignorance. Le bonheur, c’est la sagesse qui fait du plaisir l’occasion de la vertu.

Q. Peut-on dire que le plaisir détourne de la connaissance?

R. Chez ceux qui en sont persuadés, oui! Mais les jovialistes considèrent le plaisir comme la voie royale de la connaissance et appellent ascèse du plaisir leur volonté de travailler dans la facilité au lieu de l’effort.

Q. Que penser de la philosophie qui oppose plaisir et salut?

R. C’est une philosophie qui méprise l’être humain. Le plaisir est sagesse. La chair est radieuse. Nos sens sont les portes du paradis. Si j’ai raison, Saint Paul a tort.

Q. Au nom de quel principe peut-on empêcher quelqu’un d’avoir du plaisir?

R. Seule la morale, en tant que source à priori d’ignorance, est assez limitative pour songer à interdire le plaisir. Tout homme a droit au plaisir et c’est un crime de chercher à lui contester ce droit.

Q. Comment se fait-il que certaines personnes ne savent pas fouir?

R. La découverte du plaisir est une chose. L’expérience du plaisir en est une autre. La difficulté qu’éprouvent la plupart des gens devant le plaisir se résume dans le terme «essayer».

Q. Pourquoi le plaisir semble-t-il dis-perser certaines personnes au lieu de les réconcilier avec elles-mêmes?

R. C’est parce qu’elles considèrent ce plaisir comme extérieur à elles-mêmes. Elles ont du plaisir; elles ne sont pas le plaisir qu’elles éprouvent. L’avoir est triste comparé à l’être.

Q. Qu’est-ce qui détourne les gens du plaisir?

R. C’est la culpabilité qu’ils éprouvent devant leur plaisir. La plupart des gens sont embarrassés par leur plaisir parce qu’ils n’ont jamais appris à être eux-mêmes.

Q. Pourquoi les gens hésitent-ils tant à parler de leurs plaisirs alors qu’ils sont si prompts à parler de leurs peines?

R. La plupart des êtres humains n’osent pas parler du plaisir qu’ils ressentent parce qu’il semble injustifié et gratuit. Ils ont l’impression que seul un plaisir mérité est un plaisir licite et honnête. Or, comme ils ont toujours l’impression d’avoir mérité leur souffrance, parce qu’ils se sentent coupables, ils n’hésitent pas à parler de leurs malheurs avec une grande abondance de détail.

Q. Est-il possible de jouir profondément sans une véritable connaissance de soi?

R. C’est tout à fait impossible, car le plaisir réside dans une relation harmonieuse à soi-même et aux autres. Celui qui s’ignore lui-même ignore son plaisir.

Q. Quel est le plus grand bienfait du plaisir?

R. C’est de nous rendre vrai. Il est difficile de cacher le plaisir qu’on éprouve. C’est en jouissant qu’on apprend à exprimer ce qui est caché. Le plaisir détruit tout ce qui refuse de se montrer. C’est le plus grand ennemi de la religion traditionnelle et des sociétés secrètes. Le plaisir veut la lumière. Il y a une sorte d’impudeur à montrer aux autres qu’on jouit. Quand on le fait, on se sent mis à nu. Celui qui accepte de vivre cette nudité peut seul devenir rayonnant.

Q. Qu’est-ce qui a surtout changé dans les relations entre le plaisir et le bien depuis la chute du christianisme?

R. Auparavant, il fallait trouver le plaisir dans le bien. Aujourd’hui, il faut trouver le bien dans le plaisir.

Q. Que nous apprend l’ascèse du plaisir?

R. Elle nous apprend que le souverain bien est facile d’accès, qu’il est plus agréable d’aimer le plaisir que de s’en priver, que l’effort est le signe de l’erreur.

Q. Que doit-on penser de l’effort comme tel?

R. Il faut en avoir fait beaucoup pour comprendre qu’on aurait pu procéder autrement. La voie qui mène à l’être, à la réalisation, au bonheur infini, est celle de la facilité. Il est facile de dire la vérité; facile de faire ce que l’on veut; facile d’aimer ce que l’on désire; facile de croire en ce que l’on est. L’effort tue l’homme, le rend hypocrite, malveillant et rancunier. Ce n’est pas par des sacrifices qu’on parvient à la réalisation, mais en vivant dans l’harmonie.

Q. En quoi la philosophie jovialiste du plaisir transforme-t-elle notre façon de penser?

R. Elle rend toutes choses plus agréables. Ce qui était un grave problème pour les métaphysiciens du passé devient pour nous un jeu. Aristote, Platon et Kant doivent s’incliner devant les penseurs de l’âge nouveau.

Q. Pour éviter la souffrance, suffit-il de la maîtriser?

R. Il est parfaitement insensé de croire une telle chose. Celui qui maîtrise sa douleur ne l’évite pas. La souffrance est due à une étroitesse d’esprit. Si nous étions plus ouverts, la souffrance ne nous atteindrait pas. Et il n’y aurait aucune raison de nous maîtriser. C’est une chose de courir à toutes jambes pour éviter les mâchoires d’un tigre féroce et c’en est une autre de le caresser. C’est toute la différence entre celui qui lutte pour ne pas souffrir et celui que la souffrance n’atteint pas.