23 – LA MORALE

Q. Qu’est-ce que la morale?

R. La morale est un recueil de lois ineptes et restrictives aux mains des puissants. Son but est d’empêcher les individus d’être eux-mêmes pour pouvoir mieux les exploiter. Or, comme les puissants excellent à convaincre les faibles de défendre leur point de vue, ces derniers, croyant assurer leur salut, s’appliquent à eux-mêmes les préceptes moraux qui leur ont été révélés et s’obligent à les suivre moyennant de grands sacrifices et de grandes douleurs. Après des années de servitude à l’égard des lois, ils ont développé une seconde nature qu’on appelle conscience morale et dont le contrôle sur leurs actes est automatique. La morale cesse alors d’être une obligation extérieure pour devenir une obligation intérieure. Ainsi, l’individu en arrive à s’obliger lui-même, sans l’aide des sanctions ou de la police, à faire des choses pour lesquelles il n’a aucune inclination mais qu’il croit bonnes parce qu’elles favorisent l’ordre instauré par les puissants. Ne voit-on pas que la morale n’existe que parce que les hommes oublient d’être libres.

Q. Pourquoi la morale rend-elle l’homme si malheureux?

R. À cause de sa morale, l’homme ne pense qu’à s’interdire des choses alors qu’il devrait songer à tout se permettre. C’est la principale source de son malheur.

Q. Quel est le grand défaut de la morale?

R. Le grand défaut de la morale est de nous inciter constamment à penser au mal qu’elle interdit.

Q. Qu’est-ce qui frappe l’observateur perspicace quand il examine la nature de l’interdit?

R. Il constate que l’interdit donne le goût de faire ce qu’il défend. L’interdit suscite invariablement la transgression.

Q. Que peut-on encore reprocher à la morale?

R. On peut encore reprocher à la morale d’avoir convaincu l’homme qu’il était assujetti à la loi naturelle. Il l’est sûrement en grande partie. Mais comme il ne savait pas distinguer la loi naturelle des autres lois, il se mit à les respecter toutes, sans discernement, attribuant à celles qu’il ne connaissait pas et qui souvent étaient un produit de l’invention humaine le même pouvoir qu’à celles qu’il connaissait et auxquelles était imputable sa faiblesse. Il en résulta pour lui une crainte perpétuelle d’enfreindre la loi. Dieu lui-même lui apparut comme le gardien des lois. C’est pourquoi les moralistes crurent bon, dans le but de lui faire aimer ce qui le contraignait, de le convaincre que la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse.

Q. Un homme seul peut-il tenir tête à la loi?

R. Oui. Il n’y a pas de loi qui tienne devant la force du rêve intérieur de l’homme. Les vérités éternelles s’évanouissent devant la volonté. Un jour, on saura peut-être jusqu’où l’homme sans loi aurait pu se développer.

Q. Pourquoi la loi s’oppose-t-elle au développement individuel de l’homme?

R. La loi n’a de sens que si on immobilise le réel. Or, l’être même de l’homme est de nature dynamique. Parler d’une loi de développement est contradictoire. La loi marque un arrêt dans la marche normale de l’univers vers son but. On objectera que l’administration de l’univers exige l’obéissance à ses lois. Ce n’est pas le cas. Il ne faut pas confondre la loi avec l’énergie libre. L’homme va toujours beaucoup plus loin dans le sens de la perfection lorsqu’il s’en remet à sa liberté au lieu de capituler devant l’autorité. Si jusqu’ici on a défini Dieu comme une source d’autorité, c’est qu’on n’a aucune idée de la façon dont fonctionnent les mondes. L’administration de l’univers n’est que le scénario des libertés.

Q. Quel conseil peut-on donner à celui qui entreprend de briser la loi?

R.1- Ne faites pas la chose à moitié; 2- Sachez pourquoi vous la faites; 3-Soyez sûr de ne pas vous tromper!

Q. Cependant, n’est-il pas vrai que l’homme, au fur et à mesure qu’il se développe, est progressivement et naturellement libéré de la servitude de la loi sans avoir à la combattre?

R. Oui, c’est vrai. Mais un jovialiste préfère choisir lui-même le moment de sa libération plutôt que de se le voir imposer. C’est ici et maintenant qu’il faut vivre le cosmos intérieur et non quand il sera trop tard. Un jovialiste construit sa béatitude où il se trouve. Il n’attend pas le Messie!

Q. Pourquoi la loi semble-t-elle pervertie dans notre monde?

R. C’est parce qu’un vice de formation s’est glissé dans le monde et a rendu l’homme impuissant. Or, comme le seul but poursuivi par la loi est de faire respecter l’ordre, si l’ordre est mauvais, la loi a tort. L’homme ne sera toujours qu’un éternel exploité à moins qu’il ne s’éveille. L’éveil est le fondement de la puissance.

Q. Qu’est-ce qui caractérise les hommes marqués par l’énergie?

R. C’est leur indifférence à l’égard de toute catégorie éthique. Rien ne les oblige. Ils se meuvent dans le monde en toute liberté, foudroyant de leur volonté la loi aveugle.

Q. Qu’est-ce qui fait la validité d’un acte?

R. Un acte ne vaut que par le degré de réalisation personnelle qu’il permet d’atteindre et non parce qu’il est conforme aux lois.

Q. Est-il vrai qu’il y a une façon de faire les choses?

R. Oui, mais il y a autant de façons de les faire qu’il y a d’hommes. La gnose, le yoga, le zen, la religion, la mystique, la science occulte sont autant de façons de se réaliser. Mais, il y en a d’autres qui sont aussi bonnes et qui n’ont jamais été employées.

Q. Faut-il attendre pour agir d’avoir en main les conditions idéales?

R. Non, il ne faut jamais attendre que de meilleures conditions soient données pour agir. Généralement, elles ne le sont pas. C’est au moment où germe un projet qu’il faut s’y adonner sans délai. C’est alors que surgissent les seules conditions valables de son exécution.

Q. Que faut-il penser des sanctions?

R. Toute sanction est inutile. On ne peut obliger quelqu’un à faire le bien et on ne peut l’empêcher de faire le mal. La seule attitude possible envers le mal est l’approbation. L’approbation renforce le bien et détruit le mal. On ne peut se permettre, toutefois, d’igno-rer le mal. Il faut lui faire face, le garder à vue, épuiser son néant d’être par une attention positive soutenue. Ce qui n’a pas la force de s’affirmer sans nier autre chose échoue à maintenir sa position.

Q. La maîtrise de soi peut-elle aider un individu à s’accomplir?

R. Non. La maîtrise de soi détruit la créativité et entraîne l’homme à sa perte. Elle signifie invariablement que l’homme se dresse contre une partie de lui-même. Or, tout royaume divisé contre lui-même périt. Il est inutile de chercher à réprimer nos instincts, nos émotions, notre sexualité. Ce sont là des expressions positives de notre être. On peut chercher à intégrer ces différentes manifestations, mais vouloir leur imposer une loi qui ne serait pas la leur est absurde.

Q. Mais l’absence de maîtrise n’entraîne-t-elle pas l’anarchie?

R. Non. L’absence de maîtrise n’est pas synonyme de désordre, mais de calme et d’équilibre. Plus un individu se contrôle, plus il est susceptible d’échapper à son contrôle de façon compulsive. Il faut se laisser être, accepter spontanément les diverses manifestations de son essence, vivre en harmonie avec soi. Ne nous rebellons pas contre nous-mêmes, mais contre les mauvaises conditions d’existence. Il est bien assez ridicule de voir que les autres veulent nous dominer, ne cherchons pas à nous dominer en plus. Ouvrons toutes grandes les portes de la perception et comprenons que l’homme n’est vraiment accompli que lorsqu’il peut dire: je suis, j’existe!

Q. N’y a-t-il pas ici une contradiction puisque le jovialisme, au moment même où il condamne la maîtrise, incite les gens à devenir leurs propres maîtres?

R. C’est une erreur assez répandue de croire qu’un maître se maîtrise. S’il est un maître, c’est parce qu’il ne se maîtrise pas. Mais, il maîtrise un grand nombre d’autres choses. Et c’est là seulement que se manifeste son pouvoir.