20 – LA MATIÈRE

Q. Qu’est-ce que la matière?

R. Les seules conceptions que nous pouvons nous former de la matière sont abstraites. Elle ne correspond à rien de réel. Elle n’est que la supposition incertaine d’un inconnaissable qui se tient derrière le phénomène pour lui servir de support. Or, il n’y a rien derrière le phénomène. L’existence phénoménale n’est que l’entrelac de toutes nos perceptions regroupées selon certaines lois d’apparition et de manifestation régies par l’Énergie maîtresse de l’univers.

Q. Mais alors, peut-on dire que la matière existe?

R. Non, la matière n’existe pas; il n’y a que des perspectives selon lesquelles s’organisent nos représentations. Ce que nous appelons matière n’est pas identifiable concrètement par la perception. Elle représente le produit d’un processus abstrait au terme duquel elle nous apparaît comme l’objectivation de notre propre impuissance à dépasser nos limites.

Q. Il y a donc une grande différence entre l’idée de matière et celle de réalité?

R. Oui. La première est abstraite; la seconde est concrète. L’une est conçue par l’esprit en vue d’éliminer un problème gênant; l’autre est perçue comme un ensemble de déterminations auxquelles la majorité des hommes s’adaptent et qu’un petit nombre cherche à transformer.

Q. La réalité sans la matière peut-elle avoir autant de cohésion?

R. Oui. D’ailleurs, la réalité est plus facilement explicable de cette façon. Le phénomène se donne comme une représentation que la science peut épuiser par l’observation et non comme une masse inerte, impénétrable et inintelligible. Quand on se penche sur l’étude des phénomènes, il y a toujours une autre explication de l’univers plus satisfaisante que l’explication matérialiste. Un grand nombre de problèmes philosophiques peuvent être résolus en niant l’existence de la matière.

Q. La négation de la matière change-t-elle quelque chose à la perception de la réalité?

R. En principe, non, bien qu’il soit possible, dans certains états, d’avoir une expérience vécue de l’immatérialité et de la transparence intelligible des phénomènes. Ce qui se produit alors fait penser à une vision cinématographique à l’intérieur de laquelle la réalité se démonte et nous apparaît dans le détail de ses parties constituantes.

Q. Si la matière n’existe pas, si aucune création ne garantit une structure originelle de base fondant la cohérence de l’univers, comment expliquer le surgissement des phénomènes?

R. Les phénomènes sont suggérés à la conscience de façon irrésistible par le jeu tout-puissant de l’Énergie maîtresse de l’univers. Devant cette suggestion, l’homme n’a d’autre choix que de se soumettre et l’univers est pour lui comme une hallucination permanente qui le maintient dans un état d’hypnose. Sans cesse, la réalité s’impose à ses perceptions. Or, il arrive, en certaines circonstances, à la suite d’un travail sur lui-même, que l’homme échappe provisoirement à la suggestion qui inhibe ses facultés créatrices. Il voit alors comment l’énergie opère au coeur des phénomènes et peut s’inspirer d’elle pour modifier la réalité. C’est ce qui s’est passé aux noces de Cana quand Jésus transforma l’eau en vin. Mais, de façon générale, la suggestion ne cesse qu’avec la mort et, pendant sa vie terrestre, l’homme ne peut envisager de s’imposer à l’énergie qu’en la laissant opérer en lui pour mieux pouvoir s’identifier à elle et s’en servir.