16 – L’HOMME

Q. Qu’est-ce que l’homme?

R. L’homme est cet être par qui l’Absolu vient à l’être. Et comme l’Absolu représente l’état d’achèvement auquel il est parvenu, on peut dire que l’homme est le seul être dont l’existence même soit une oeuvre. L’Absolu n’est qu’un prétexte dans sa vie pour travailler sur soi. C’est ainsi qu’en feignant de s’occuper à diverses tâches extérieures déterminées par la volonté d’agir en conformité avec l’Absolu, l’homme passe sa vie à cristalliser son être et à le revêtir des qualités nécessaires à son développement.

Q. Mais encore, comment peut-on définir l’homme?

R. L’homme est le seul individu au monde à se soucier de son être. C’est pourquoi il cherche sans cesse à se dépasser, utilisant ses échecs comme un tremplin pour obtenir le succès, aspirant à gouverner qui le gouverne et feignant de savoir ce qu’il ignore. L’homme joue plus qu’il ne pense, mimant ce qu’il échoue à être, inventant ce qu’il ne parvient pas à découvrir. On pourrait croire qu’il est im-mortel tant il semble mépriser la mort. Mais c’est seulement quand il peut la regarder en face qu’il réussit à installer en lui le principe de sa survie.

Q. Pourquoi est-il si important de comprendre l’homme?

R. C’est parce qu’il porte en lui tout l’univers. Chacun des gestes qu’il pose en une journée porte la trace des civilisations disparues, mais annonce également celles qui vont naître. L’homme n’est pas un but, mais un moyen. Entièrement subordonné à son plan de vie, il ne devient vraiment libre qu’en mesurant l’étendue de sa dépendance.

Q. Se peut-il alors que l’homme serve à autre chose qu’à glorifier le règne humain tel que nous le connaissons?

R. Oui. L’homme est un corridor spirituel à travers lequel s’exprime cet être auquel il a à s’identifier et qui l’emportera au-delà de lui-même. Et pourtant, l’homme n’a d’appui qu’en lui-même. Tout se passe comme s’il devait se surmonter pour mieux comprendre sa propre grandeur. Il est en marche vers sa réalisation et ce qu’il peut espérer de mieux en se développant se réduit à l’idée qu’il se fait de son importance.

Q. L’homme a-t-il une vocation?

R. Oui. Mais, il n’est toujours appelé que par lui-même, comme si son futur, à chaque instant, le guidait avec la force des choses arrivées. C’est pourquoi il semble vain de l’inciter à interroger les autres sur ce qu’il est. L’homme est la réponse à toutes les questions qu’il se pose.

Q. Pourquoi l’homme est-il si dépendant des autres?

R. C’est parce qu’il a toujours aban-donné aux autres le soin de lui révéler qui il était. Il faut maintenant qu’il s’interroge sur lui-même et qu’il éluci-de son propre mystère. Le sorcier, le prêtre, le psychologue lui sembleront bientôt des médiateurs inutiles pour intercéder auprès de son être. Il est en train de devenir son propre maître.

Q. Ne faut-il pas craindre que l’homme en quête de lui-même ne s’égare?

R. Non. Il vaut mieux se tromper en cherchant à découvrir le sens de la vie que de se reposer dans une vérité qu’on n’a pas trouvée soi-même. Les autres ne pourront jamais plus pour nous que ce que nous pouvons.

Q. Jusqu’où peuvent donc aller les pouvoirs de l’homme?

R. Ils sont illimités. L’homme ne doit pas vivre avec l’idée qu’il est subordonné pour toujours à son plan de vie. La nature humaine n’existe pas. L’homme n’est que l’expression provisoire d’une réalité qui le dépasse: l’être. C’est pourquoi il doit tout tenter pour s’imposer à son destin.

Q. L’homme réussira-t-il un jour à surmonter la maladie?

R. Oui. Mais il faudra qu’il devienne son propre thérapeute. Aucun médecin n’a jamais guéri celui qui ne veut pas se soigner. La santé est une conviction et la maladie apparaît comme une activité de compensation chez l’individu qui connaît l’échec. L’homme parfaitement réconcilié avec lui-même n’offre aucune prise à la maladie parce qu’il est ouvert et permet à l’énergie de circuler en lui. On aura beau accuser les microbes, la dégénérescence des tissus, l’insalubrité du milieu, on ne pourra m’enlever l’idée que la maladie résulte essentiellement d’une incapacité d’être soi-même et d’une incohérence profonde du comportement.