13 – L’ÊTRE

Q. Que signifie être?

R. Être, c’est vivre de l’essence de l’Absolu et vivre de cette façon, c’est n’être qu’un avec soi.

Q. Qu’est-ce qui caractérise l’être?

R. L’être est conquête, projet de soi, auto-constitution, disposition à s’ouvrir, apprentissage de soi.

Q. L’être fait-il penser à une chose?

R. L’être n’est pas une chose qui pense, qui agit, qui désire ou qui aime. L’être est penser, agir, désirer, aimer. C’est pourquoi l’être dont on parle n’est que l’explicitation du fait d’être soi-même.

Q. Comment découvre-t-on son être?

R. On découvre son être en y pensant toujours.

Q. L’être peut-il être identifié à l’âme?

R. Non. C’est par ignorance de la véritable essence de notre être que nous en arrivons à penser que nous avons un corps et une âme. Le corps et l’âme n’existent pas vraiment. Ce ne sont que des fictions séduisantes qui résultent d’une dissociation de l’idée d’être. On a identifié le corps au visible et l’âme à l’invisible sans s’apercevoir que les éléments au moyen desquels on caractérisait l’existence de l’âme étaient souvent beaucoup plus visibles que ceux par lesquels on assurait celle du corps. Ainsi, pendant des siècles, psychologie et physiologie se sont livrées une lutte sans merci, défendant alternativement leurs positions et celles de la science qu’elles prétendaient combattre. Or, tout ce qui semble s’expliquer par le recours à la thèse de l’existence séparée de l’âme et du corps s’explique encore plus facilement par la thèse de l’unité de l’être. La science contemporaine s’appuie sur la distinction du corps et de l’âme lorsqu’elle parle de relations entre le physique et le mental. Mais elle a tort. Même si tout paraît expliqué, l’inefficacité pratique d’une telle hypothèse saute aux yeux. Seul l’être est vrai-ment efficace.

Q. L’homme «est-il» au sens profond du terme, dès sa naissance?

R. Non. L’être résulte d’une constante aspiration qui s’est cristallisée. On ne naît pas homme; on le devient. La découverte de l’être est pour tout homme une expérience balbutiante de l’enfance qu’il doit réassumer par une prise de conscience adulte. Si cette prise de conscience ne se fait pas, l’homme échoue à être vraiment.

Q. L’être humain est-il responsable de sa naissance?

R. Tout être est appelé par lui-même. Ce qu’il sera le met au monde. L’enfant ne naît pas de ses parents. Il naît à ses parents. Il laisse être ses parents à titre de composante occa-sionnelle de sa naissance et de son éducation. Nous sommes tous respon-sables de notre vie en vertu de ce que nous avons à être. L’irresponsabilité suprême qui est le lot des grands esprits ne se conquiert qu’avec la réalisation. Contrairement à ce que l’on pense, elle ne caractérise pas un état primitif de l’être, mais un état d’achèvement. On naît vieux et on meurt jeune.

Q. Qu’est-ce qui fait qu’un homme parvient à une plus haute réalisation qu’un autre?

R. Ce qu’un homme pense, désire, espère, il le devient. Il doit d’abord rêver son être pour pouvoir l’assumer. Sur la voie de la réalisation, des événements le marquent. Ceux-ci ne se produisent pas n’importe comment, mais seulement de la façon dont il les appelle. Il n’arrive à un homme que ce qui lui ressemble.

Q. Qu’est-ce qui rend l’être si important?

R. L’être est à la fois le premier et le dernier connu. Quand l’amour déçoit, l’être reste. Quand l’amertume vient, il y a encore l’être. Quand la mort rôde, l’être veille. Rien n’est aussi présent, aussi enveloppant, aussi prévenant que l’être. Celui qui n’a rien n’est pas sans un recours s’il vit dans la présence de son être. Malgré les difficultés de la vie, nul n’est seul. Quand tout fait défaut, on peut encore compter sur l’être. Et cet être qui est en nous, auquel on naît, auquel on apprend à s’identifier, pour qu’il soit pleinement ce que nous sommes, cet être merveilleux et infini, c’est le nôtre, par une étrange convergence qui veut que tout individu humain soit en marche vers lui-même, soutenu dans sa quête par l’énergie maîtresse de l’univers.

Q. L’être s’apparente-t-il à ce que les Médiévaux appelaient Dieu?

R. Pas tout à fait, car s’il est le principe de tout, il n’est pas pour autant extérieur à l’homme. Le Dieu médiéval ne pouvait aimer l’homme que parce qu’il était autre que l’homme. Il pouvait même refuser d’aider l’homme sous prétexte qu’il l’aimait. Ce n’est pas le cas de l’être qui se définit comme une ressource constante. Or, le propre d’une ressource est d’être toujours disponible quand on en a besoin. C’est une sorte de disposition intérieure qui nous oblige à ne dépendre que de nous. L’homme qui ne sait pas se ressourcer en lui-même et qui demande à Dieu de l’aider est comme un primitif qui meurt de faim à côté d’un congélateur plein parce qu’il attend que le sorcier lui donne la permission de l’ouvrir.

Q. Pourquoi si peu d’hommes parviennent-ils à l’être?

R. L’être est à la fois ce que nous recherchons avec la plus grande avidité et ce que nous fuyons avec le plus de force. Beaucoup restent partagés toute leur vie entre ce besoin d’être eux-mêmes et cette crainte d’avoir à changer. Et ils meurent sur la brèche sans avoir choisi.

Q. N’est-il pas vrai cependant que l’être, en tant que force de réalisation, a son rôle à jouer dans le développement de l’homme?

R. Oui. Quand nous cherchons notre être, c’est plutôt notre être qui se cherche à travers nous et qui se fait être par l’acte même de se chercher. Mais, un homme peut choisir de demeurer étranger à lui-même.

Q. Comment se fait-il que l’être représente une si grande force?

R. C’est parce que l’être ne se conjugue qu’au présent. Celui qui peut dire: je suis, de façon pleinement consciente, à chaque instant de sa vie, a résolu le mystère de l’éternité. L’éternité est un éternel présent sans cesse réassumé dans l’état d’éveil.

Q. L’être entraîne-t-il le don de soi?

R. Oui. Donner son être aux autres est le sacrement fondamental de l’humanité. Mais pour pouvoir donner, il faut être. On ne donne rien quand on n’est rien. On prend. La charité ne concerne pas l’homme endormi.

Q. Peut-il manquer quoi que ce soit à celui qui a trouvé son être?

R. Non. Celui qui a trouvé son être a tout trouvé. Chaque être est le résumé de tout l’être. En chaque homme vit l’humanité. Il ne se peut pas qu’il lui manque quelque chose, car l’être représente l’impossible qui lui est donné à chaque instant.

Q. L’homme conscient de son être peut-il vivre dans le secret?

R. Non. Même s’il veut se dissimuler aux yeux des autres, il ne le peut. Ce qu’un homme est parle plus fort que ce qu’il dit.

Q. Quelle différence y a-t-il entre l’être et la vie?

R. L’être ouvre; la vie referme. L’être reste; la vie s’en va. L’être est un; la vie est multiple.

Q. L’être s’oppose-t-il aux apparences?

R. Non, l’être est tout entier, à chaque instant, dans ce qu’il donne à connaître de lui-même. Il ne se fractionne pas. On ne saurait retrancher quoi que ce soit du tout sans que le tout y figure. Méfiez-vous des apparences; elles ne sont pas trompeuses.

Q. Qu’est-ce qui permet le mieux de comprendre l’être?

R. C’est la liberté. Le sens de l’être présuppose le sens de la liberté. Les machines n’ont pas d’être.